Débat sur la liberté d'expression

On ne peut faire de l'université un «espace sécuritaire» sans bafouer la liberté d'expression.

28 Mars 2017 à 11H50

Photo: Istock

A-t-on le droit, à l'université, de perturber ou de faire annuler une conférence portant sur des sujets jugés offensants par certaines personnes ? Peut-on empêcher quelqu'un de prendre la parole dans un événement public parce qu'on ne partage pas ses idées ? Les campus universitaires doivent-ils être des espaces dits «sécuritaires» (safe spaces), à l'abri de certains discours ?      

Ces questions controversées ont attiré l'attention des médias et des réseaux sociaux à la suite d'incidents survenus à l'UQAM récemment.

Il y a une quinzaine de jours, un étudiant qui avait organisé une conférence sur le cours Éthique et culture religieuse, à laquelle devait participer le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, associé à la droite nationaliste, a décidé d'annuler l'événement par crainte de le voir perturbé, même s'il n'avait reçu aucune menace formelle. En novembre dernier, la chercheuse Rhéa Jean a dû interrompre une conférence sur la transsexualité. Des étudiants et des militants opposés à ses propos, jugés offensants pour les minorités sexuelles, la chahutaient. La doctorante a raconté son expérience dans un reportage de Radio-Canada portant sur la tolérance des étudiants envers certains sujets sensibles.

Débattre librement

La liberté d'expression n'est pas menacée à l'UQAM, soutient le vice-recteur à la Vie académique René Côté. «Chaque année des centaines d'événements, colloques et conférences, sont organisés à l'Université et se déroulent bien dans la très grande majorité des cas, dit-il. Une des fonctions de l'université, dans la société, est de débattre librement des enjeux de société. Cela signifie que l'on doit pouvoir y entendre tous les points de vue, y compris ceux qui nous déplaisent.»

Mais certains étudiants ont une autre vision des choses. La professeure du Département des sciences juridiques Lucie Lamarche raconte avoir vu dans des corridors une affiche fleurie, non signée, dénonçant … la liberté d'expression ! «Je suis peut-être de la vieille école, mais je crois profondément à cette liberté, pour tout le monde, surtout à l'université, dit la professeure. La cité universitaire peut très bien supporter des conflits d'opinion, de valeurs ou de perceptions. Ces conflits –  à ne pas confondre avec la violence – sont même inhérents à la liberté d'expression. Cela dit, nous vivons dans une société où la loi impose des balises à la liberté d'expression, laquelle n'est pas illimitée. Ainsi, on ne peut pas tenir des propos haineux, des propos qui incitent à la violence ou qui portent atteinte à la dignité de l'autre.» René Côté tient aussi à rappeler que le principe fondamental de la liberté d'expression s'applique en autant que les personnes respectent la loi. «On ne peut pas accepter, par exemple, que des gens tiennent des propos ouvertement racistes ou encouragent la discrimination.»

L'Association facultaire étudiante des sciences humaines (AFESH) dit détenir un mandat contre l'instrumentalisation de la liberté d'expression et de la liberté académique lorsque celles-ci servent à tenir des propos oppressifs. Elle déclare n'avoir mené cette année aucune action visant à empêcher la tenue d'un événement à l'UQAM ou à le perturber, mais elle «reste solidaire des groupes qui choisissent ces moyens d'action et continuera à les appuyer à la hauteur de ses moyens».

René Côté croit qu'il faut engager des discussions avec les associations étudiantes, notamment avec l'AFESH, sur ces questions. «Le fait d'empêcher des débats légitimes, même sur des sujets controversés, est inacceptable. Ce l'est pour la direction de l'Université, mais aussi pour l'ensemble de la communauté universitaire.»

Le professeur du Département de sociologie Joseph-Yvon Thériault, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie, abonde dans ce sens. «En démocratie, les valeurs les plus opposées doivent pouvoir s'exprimer dans l'espace public, souligne-t-il. On a le droit de critiquer, voire de dénoncer, des propos que l'on ne partage pas ou qui nous déplaisent, mais on n'a pas le droit de les interdire, à moins qu'ils ne soient violents et haineux.»

Espace sécuritaire

Apparue sur les campus universitaires américains et britanniques il y a une vingtaine d'années environ, la notion d'espace sécuritaire a été utilisée, notamment, par des membres de groupes féministes, des communautés LGBTQ et des groupes socialement minoritaires pour réclamer des espaces où des discours jugés oppresseurs ne seraient pas les bienvenus.

De tels espaces existent déjà dans la société. «On peut concevoir qu'un centre d'hébergement pour femmes victimes de violence interdise la présence d'hommes entre ses murs pour assurer la sécurité des femmes, observe Lucie Lamarche. Qu'il y ait au sein de l'université des espaces sécuritaires permettant à des personnes marginalisées ou vulnérables de se rencontrer pour échanger sur leurs expériences et leurs réalités, cela ne pose aucun problème. Mais l'université n'a pas pour seule fonction de créer des espaces exclusifs. Supposons qu'un débat soit organisé à l'UQAM entre des candidats à la chefferie du Parti conservateur du Canada. Faudrait-il faire de cette conférence un lieu sécuritaire ?»

Derrière la notion de safe space, il y a cette idée de créer un lieu où la parole serait complètement libre, où le dialogue ne serait pas déformé par des discours d'oppression ou de domination, indique Joseph-Yvon Thériault. «Il peut exister au sein de l'espace public des safe spaces, soit des lieux où des petits groupes de gens se rencontrent entre eux pour discuter et échanger, mais on ne peut pas faire de l'espace public dans son ensemble un safe space. Même constat pour l'université, qui est aussi un espace public, un lieu où doit régner une grande liberté de parole afin que des points de vue différents, voire opposés, puissent être débattus. Il ne faudrait pas qu'au nom du safe space, l'université devienne un milieu aseptisé.»

Ce qui est implicite dans la notion d'espace sécuritaire, poursuit Lucie Lamarche, c'est que la confrontation d'idées serait non sécuritaire. «Cela reste à démontrer, dit-elle. La seule présence dans une conférence d'une personne qui défend des positions associées au néolibéralisme, à l'homophobie ou à l'islamophobie ne fait pas de l'université un espace non sécuritaire. Si les étudiants, les professeurs ou les employés ne sont pas exposés au choc des idées, comment pourront-ils se faire une opinion sur les sujets de l'heure ?»

Établir des règles ?

Selon Joseph-Yvon Thériault, les institutions démocratiques n'assument pas toujours leur rôle dans le débat démocratique. «La liberté de parole est une liberté régulée, affirme le professeur. Il appartient aux institutions, et non à ceux qui participent aux débats, d'en  définir les règles.»

Lucie Lamarche estime aussi que les universités ont le devoir de faire respecter la liberté d'expression. «Il ne s'agit pas nécessairement d'élaborer une nouvelle politique, d'établir un nouveau règlement et encore moins de soumettre la tenue d'événements à des procédures d'autorisation, dit-elle. Il faut simplement envoyer un message clair quand cela s'impose.»

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