Un art millénaire

Des peintures rupestres en Afrique australe datent de plus de 5000 ans, révèlent les travaux d'Adelphine Bonneau.

4 Avril 2017 à 9H02

Des peintures rupestres réalisées en Afrique australe par les San, ou Bushmen, datent de plus de 5000 ans, révèlent les travaux d'Adelphine Bonneau.
Photo :Adelphine Bonneau

On retrouve des peintures et gravures réalisées sur parois rocheuses partout dans le monde. Le principal défi des archéologues est de les dater avec précision. Dans le cadre de son doctorat en sciences de la Terre et de l'atmosphère, Adelphine Bonneau a réussi à dater une quarantaine de peintures sur 14 sites en Afrique du Sud, au Lesotho et au Botswana. «Certains experts estimaient que ces peintures avaient été réalisées il y a environ 1000 ans. Or, nous avons découvert que certaines ont plus de 5000 ans», affirme la diplômée, qui vient de publier ses résultats de recherche dans la revue Antiquity.

Les peintures rupestres qu'Adelphine Bonneau a analysées ont été réalisées par les San, également appelés Bushmen, une population de chasseurs-cueilleurs dont les ancêtres ont migré vers le sud du continent africain. «Les San ont des techniques et des représentations spécifiques qui sont restées les mêmes jusqu'à l'époque coloniale, explique la chercheuse. Des chercheurs ont été en mesure de discuter avec leurs descendants et de départager les peintures des San de celles d'autres population d'Afrique australe.»

L'éland, aussi appelé éland du Cap, est l'une des plus grosses antilopes d'Afrique.Photo: Adelphine Bonneau

Situées dans des abris sous roche (et non dans des cavernes), ces œuvres représentent des élands, des shamans, des scènes de chasse, des serpents et des félins. «La première étape de la recherche consistait à déterminer les matériaux utilisés pour réaliser les peintures, pour ensuite sélectionner celles qui pouvaient être datées par le radiocarbone ou carbone 14», explique la jeune chercheuse.

Il fallait donc qu'elle obtienne des échantillons pour effectuer les tests requis en laboratoire. «Comme les peintures ont commencé à se dégrader, les prélèvements ont été effectués en élargissant des trous déjà existants, explique-t-elle. Cela dit, les gouvernements de ces pays ne m'auraient pas laissé partir avec des échantillons de 10 centimètres. Ceux que j'ai recueillis faisaient entre 1 et 2 centimètres carrés.»

Les peintures des San, a-t-elle découvert, ont été exécutées à l'aide de noir de carbone (de la graisse brûlée), un matériau idéal pour la datation au carbone 14. «En plus, cette mixture ne pouvait être préparée que quelques jours ou quelques semaines avant d'être utilisée. La datation que nous obtenons en l'analysant nous donne donc l'âge quasi exact de la peinture, contrairement aux peintures au charbon de bois des grottes françaises, qui nous permettent uniquement de dater la mort de l'arbre, car le charbon de bois peut demeurer dans la grotte des centaines, voire des milliers d'années avant d'être utilisé pour peindre.»

Superposition de peintures observées en Afrique du Sud.Photo: Adelphine Bonneau

Les résultats de ses analyses l'ont surprise, car les dates obtenues sont les plus anciennes à ce jour pour des peintures en Afrique australe – il n'existait que cinq datations avant ses travaux et aucune au Lesotho et au Botswana. La chercheuse a également pu démontrer que les San sont revenus peindre à certains endroits pendant plusieurs siècles. «Au Botswana, par exemple, nous avons obtenu des dates distantes de 3000 ans sur les mêmes peintures. Les archéologues ont été soufflés par ces résultats… et moi aussi!»

Une spécialité particulière

Adelphine Bonneau a fait ses études en France en histoire, en histoire de l'art, en archéologie et en physique-chimie avant de venir faire son doctorat à l'UQAM. «Je me suis spécialisée dans une discipline méconnue, l'archéométrie, c'est-à-dire l'application des sciences physiques, chimiques et géologiques à l'archéologie», explique-t-elle. Cette spécialisation l'a amenée à faire des stages aux laboratoires du Musée du Louvre à Paris et du British Museum à Londres, ainsi qu'au Research Laboratory for Archaeology and the History of Art de l'Université d'Oxford en Angleterre.

C'est parce que son conjoint s'est trouvé un emploi au Québec que la jeune chercheuse a poursuivi ses études de ce côté-ci de l'Atlantique. «J'avais déjà mon sujet de thèse, alors j'ai cogné aux portes pour trouver l'encadrement adéquat», raconte-t-elle. Les professeurs Michel Lamothe, du Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère, ainsi que (feu) Daniel Arsenault, du Département d'histoire de l'art, ont accepté de superviser son projet doctoral, en codirection avec Thomas Higham, de l'Université d'Oxford. Elle était associée au Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère, au Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT), qu'a dirigé le professeur Arsenault de 2009 à 2014, et au Rock Art Research Institute de Johannesburg, en Afrique du Sud.

Ses recherches doctorales l'ont conduite à la fois en Afrique australe… et dans le Parc de la Mauricie! «En intégrant le doctorat en sciences de la Terre et de l'atmosphère, j'ai accepté d'inclure dans mon corpus des peintures rupestres du Bouclier canadien, raconte-t-elle. Un article sur le site du lac Wapizagonke, situé dans le Parc de la Mauricie, sera publié à ce sujet dans les prochains mois.»

Un autre projet emballant

Adelphine Bonneau, qui a remporté l'an dernier la finale uqamienne du concours Ma thèse en 180 secondes, organisé par l'Acfas, est actuellement chercheuse postdoctorale à l'Université Laval, financée par une bourse postdoctorale du FRQSC. «Mon projet porte sur l'étude des perles de verre, fabriquées par les Européens et échangées en Amérique du Nord contre des fourrures avec les Amérindiens, révèle-t-elle. Ces perles étaient de nouveau échangées entre communautés amérindiennes. Étant une monnaie d'échange très utilisée au cours de la période coloniale, ces perles peuvent nous permettre de reconstituer les réseaux d'échanges et d'approvisionnement depuis l'Europe jusque dans les colonies américaines et canadiennes en utilisant leur composition chimique, véritable empreinte de l'endroit où elles ont été fabriquées. Pour l'instant, mon projet se focalise uniquement sur les perles retrouvées le long de la rivière Saguenay et à Québec. Cela représente un corpus de plus de 3000 perles de verre.» 

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