«En classe!»: visite à la Ferme Lufa

Des étudiants se familiarisent avec la culture en serre sur les toits de la ville.

4 Avril 2017 à 14H38

Série En classe! 
Un journaliste d'Actualités UQAM redevient étudiant et s'immisce dans un cours offert par l'un des 40 départements et écoles de l'Université.

Dans la zone chaude de la serre, les plants de poivrons, de piments forts, de concombres anglais et de concombres libanais dominent le paysage.
Photo :Nathalie St-Pierre

En ce mardi après-midi du mois de mars, les étudiants du cours «Agriculture urbaine: concepts, enjeux, impacts et défis (un outil interdisciplinaire pour l'aménagement urbain viable et le développement des quartiers)», offert dans le cadre de la maîtrise en sciences de l'environnement, ont rendez-vous avec Sylvain Garneau, gérant des communications aux Fermes Lufa, qui leur fera visiter la serre que l'entreprise exploite sur le toit d'un immeuble de l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville. Ils sont accompagnés par le professeur de l'Institut des sciences de l'environnement Éric Duchemin, l'un des deux chargés de cours responsables de ce séminaire.

En plus de l'enseignement dispensé en classe (enjeux et défis de l'agriculture urbaine, réglementation, pratiques, etc.), les étudiants ont l'occasion durant la session de visiter différentes fermes en milieu urbain et d'assister à des conférences. Situé dans une zone industrielle, le bâtiment des Fermes Lufa ne paie pas de mine, mais abrite une des serres les plus innovatrices du Québec. Par mesure d'hygiène, les étudiants et le professeur doivent, avant d'entrer, recouvrir leurs bottes d'hiver d'une paire de pantoufles bleues et tremper le tout dans une solution désinfectante.

La serre d'Ahuntsic, qui a une superficie de 32 000 pieds carrés, est la première de l'entreprise fondée en 2011 par le montréalais d'origine libanaise Mohamed Hage et la biochimiste Lauren Rathmell. «C'est la première serre commerciale sur un toit au monde», précise Sylvain Garneau.

«La serre souligne ainsi les avantages que représentent les fermes urbaines pour une production maraîchère locale, ajoute le professeur Éric Duchemin. Elle met en lumière les défis que cela représente tant au niveau de l'architecture, de l'urbanisme que de la mise en marché. Le développement du modèle économique des Fermes Lufa montre le besoin de solidarité entre les producteurs urbains, mais aussi entre agriculteurs urbains et ruraux.»

Dans la zone chaude de la serre, les plants de poivrons, de piments forts, de concombres anglais et de concombres libanais dominent le paysage. «C'est la spécialité de la serre», dit le guide. Les légumes sont prêts à être cueillis. Dans la zone froide, on trouve aussi de la bette à carde et des épinards. Le système de culture à la verticale permet de cultiver des verdures comme le mesclun éclairé aux lumières DEL. Des fines herbes sont aussi cultivées dans la serre. L'endroit est étonnamment calme, puisque les employés de la ferme récoltent en partie à l'aurore ou durant la nuit.

«L'idée est de cultiver des légumes dans les espaces inutilisés sur les toits des villes, explique Sylvain Garneau. La culture sur les toits permet de réduire les coûts de production et d'énergie de moitié par rapport à la culture en serre traditionnelle. Pour les propriétaires des bâtiments, la serre agit comme isolant et permet de réduire la facture d'électricité.»

Une entreprise florissante

Deux autres serres sur le toit se sont ajoutées depuis, l'une à Laval, en 2013, et la petite dernière, à Anjou, en 2016. Avec ses trois fermes, Lufa possède une superficie de culture de 138 000 pieds carrés. Les Fermes Lufa emploient quelque 140 employés et produisent entre 6000 et 10 000 paniers par semaine. Plus de 75 variétés de fruits et de légumes y sont cultivées, dont une vingtaine dans les serres d'Ahuntsic-Cartierville. Le modèle de distribution de Lufa ressemble à celui des paniers biologiques: les consommateurs doivent s'inscrire en ligne pour commander leurs paniers de fruits et légumes frais de la ferme. Plusieurs autres produits provenant d'artisans locaux sont aussi disponibles comme du fromage, du pain, du miel, des œufs ou du yogourt. Lufa fait la livraison hebdomadaire des paniers dans une centaine de points de cueillette à Montréal. «Vous arrive-t-il d'être en rupture de stock?», demande l'étudiante Claudie Gravel-Niquet. «Oui, répond Sylvain Garneau. Les clients ont jusqu'à minuit la veille de la livraison pour effectuer leurs commandes et il se peut que certains produits soient épuisés. Toutefois, si un client commande un produit et que sa commande est acceptée en ligne, il est assuré de le recevoir.»

Une ferme hydroponique

Même si les Fermes Lufa n'utilisent pas de pesticides, d'herbicides ou de fongicides synthétiques, elles n'ont pas de certification biologique, puisqu'on y pratique la culture hydroponique. «Seules les fermes dont les légumes poussent dans la terre peuvent l'obtenir», précise le porte-parole. Le système hydroponique de la serre est en circuit clos, précise-t-il toutefois. «L'eau est réutilisée à 100 pour cent. De plus, nous recyclons les nutriments et les sels minéraux ajoutés dans l'eau. Rien n'est envoyé dans les égouts de la ville.»

Pour éclairer l'espace, les serres ont recours à la lumière naturelle le plus souvent possible. «C'est mieux pour les plantes», soutient Sylvain Garneau. Les lumières s'éteignent également la nuit pour éviter de stresser inutilement les plantes. La serre est chauffée au gaz naturel au moyen d'une fournaise à haute efficacité située au sous-sol. Durant la saison froide, une sorte de ''barrière thermique'' peut recouvrir la serre telle une couverture.

«Est-ce que le bâtiment a dû être renforcé pour accueillir la serre?» demande l'étudiante Stéphanie Therriault. «Non, répond Sylvain Garneau. Le bâtiment était capable de la supporter sans problème. Nous avons un bail commercial à très long terme. À Laval, l'édifice a été construit en fonction de la serre et, à Anjou, le bâtiment a été rénové avant d'accueillir les jardins.»

Le contrôle de la température et de l'aération est géré automatiquement à l'aide d'un logiciel et peut être activé à distance au moyen d'une application pour téléphone intelligent. Un autre logiciel permet aux employés de contrôler la présence des insectes, nuisibles et bons. «Pour assurer la bonne santé de la serre, il faut trouver un juste équilibre entre les deux types d'insectes», dit le porte-parole.

La fonction d'une serre est d'une grande complexité «obligeant de gérer des paramètres climatiques d'un environnement clos devant être adaptés à la croissance des plantes, les paramètres agronomiques allant du support de croissance, aux nutriments et à l'irrigation, explique Éric Duchemin. Dans tout cela, un équilibre doit être trouvé entre les insectes nuisibles qui apparaissent dans la serre et ceux utilisés pour lutter contre des invasions, afin d'assurer la survie des insectes utilisés par les Fermes Lufa pour la lutte biologique.»

Culture sur noix de coco

Les légumes sont cultivés sur de la fibre de noix de coco. «Les blocs de fibre de noix de coco donnent une assise aux racines, explique Sylvain Garneau. Les racines reçoivent leurs nutriments par l'eau.» «Pourquoi la fibre de noix de coco?», demande l'étudiante Carole-Anne Lapierre. «Ce n'est pas un produit local, c'est vrai, mais la fibre est compostable, plus écologique et durable que la tourbe de sphaigne, par exemple», répond le porte-parole. Les légumes sont récoltés avec leurs racines et leurs blocs de coco. «Il est donc possible de les replanter ou de les mettre dans l'eau.»

Tous les déchets sont compostés, certains sur place, dans un composteur, ou à l'externe, comme la fibre de noix de coco. «C'est une entreprise qui s'en occupe pour nous», précise Sylvain Garneau. Le compost produit à la serre est vendu.

La visite se termine au centre de distribution situé au rez-de-chaussée de l'édifice. C'est le point de chute où sont acheminés tous les fruits et légumes cultivés dans les trois serres de l'entreprise ainsi que les produits des fournisseurs externes avant d'être placés dans les paniers. «Tous les paniers sont personnalisés et remplis à la main avant d'être livrés dans la journée aux différents points de collecte», explique Sylvain Garneau.

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