Le rêve géodésique 

Le Centre de design raconte la construction à Montréal, avant Expo 67, des tout premiers dômes géodésiques.

17 Octobre 2017 à 16H02

Avec l'exposition Montréal et le rêve géodésique, le Centre de design raconte la construction à Montréal, avant Expo 67, des tout premiers dômes géodésiques.
Photo :Nathalie St-Pierre

Le dôme géodésique construit par Buckminster Fuller et Shoji Sadao pour le pavillon américain d'Expo 67 est le plus célèbre et probablement le plus beau du monde. Mais c'est un des disciples de Fuller, le jeune architecte montréalais Jeffrey Lindsay, qui a érigé le premier dôme autoportant de grande portée de l'histoire de l'architecture: le Weatherbreak. Construit à Baie d'Urfé en 1949-1950, ce dôme a connu toute une histoire. Transporté en Californie à la fin des années 1950, il a été intégré à la maison construite sur les hauteurs de Hollywood par l'architecte Bernard Judge. Abondamment photographiée dans de prestigieux magazines comme Life, cette maison-bulle représentait en 1960 la quintessence du modernisme … sept ans avant Expo 67. «Ce dôme existe toujours, affirme Réjean Legault, professeur à l'École de design et commissaire associé de l'exposition Montréal et le rêve géodésique avec son collègue Carlo Carbone et la commissaire indépendante Cammie McAtee. Il se retrouve aujourd'hui dans les caves du Smithsonian Institute à Washington.»

Les trois commissaires auraient aimé rapatrier la structure à Montréal à l'occasion de l'exposition, mais cela aurait coûté trop cher. Qu'à cela ne tienne. En collaboration avec Studio Cube, une équipe d'étudiants de l'École de design a passé l'été à concevoir et à construire un dôme de 20 pieds de diamètre inspiré des préceptes de Fuller et de Lindsay. Grâce à ce prototype imposant qui occupe une bonne partie de la salle et aux photographies, dessins, documents, instruments et pièces d'architecture réunis par les commissaires, l'exposition illustre de façon très vivante la fascination pour le dôme géodésique qui animé toute une génération d'architectes.

De la géométrie à la construction

C'est en 1948, à l'Institute of design de Chicago où enseigne Buckminster Fuller, que l'aventure géodésique commence pour le jeune architecte montréalais Jeffrey Lindsay (1924-1984). Avec d'autres étudiants, ce dernier fera partie d'une équipe de designers («ils se nomment les 12 disciples», précise Réjean Legault) qui suivra Fuller au Black Mountain College, haut lieu de création où ils feront les premières expériences sur des structures géodésiques.

Un treillis de grands cercles qui s'entrecroisent sur une sphère: voilà à quoi ressemble, géométriquement parlant, une structure géodésique. Mais si la chose peut paraître simple sur papier, elle est en fait extrêmement compliquée. «La géométrie, c'est une chose, dit Carlo Carbone. Mais une fois qu'on a fait tous les calculs, il faut construire la structure. Et ce n'est pas parce qu'on a les calculs que ça tient!»

La première sphère géodésique construite par Fuller et ses étudiants au Black Mountain College s'est d'ailleurs effondrée au moment de son érection. Pour que le dôme soit autoportant, laissant l'intérieur libre de tout pilier, l'équilibre entre les forces de compression et de traction de chaque élément doit être parfait, explique Carlo Carbone. Les lignes qui se croisent, formant des triangles, sont en fait des tiges raccordées les unes aux autres par des connecteurs. «Pour le dôme d'Expo 67,  il a fallu utiliser 63 connecteurs différents, précise le professeur. Et la longueur des tiges était calculée à la troisième décimale près!»

Quand Jeffrey Lindsay rentre à Montréal, en 1949, il fonde la division canadienne de la Fuller Research Foundation et poursuit le travail amorcé avec Fuller visant à passer d'un principe géométrique à une structure architecturale. Le résultat, c'est Weatherbreak, le premier grand dôme autoportant (il fait 49 pieds de diamètre) conçu selon les principes de Fuller, qui viendra d'ailleurs à Montréal admirer le travail de son étudiant. «Buckminster Fuller a fait breveter le dôme géodésique et dans les documents qu'il a soumis pour le brevet, on voit qu'il a utilisé les mesures du Weatherbreak», souligne Carlo Carbone.

Ce premier dôme sera suivi du Skybreak, un prototype de pavillon de jardin construit à Beaconsfield en 1951, d'un dôme démontable fabriqué pour une expédition dans le Grand Nord, du chalet de ski Skigloo, à Morin Heights, en 1952, et de la grange géodésique de Senneville, en 1952-1954.

Le Fonds Jeffrey Lindsay

C'est la démolition de cette grange expérimentale, en 2011, qui a amené un petit groupe de Montréalais passionnés d'architecture à se réintéresser au travail de Lindsay. La commissaire Cammie McAtee, historienne de l'architecture, a personnellement veillé au transfert des archives de Lindsay (léguées par sa veuve, qui habite en Californie, où l'architecte a mené l'essentiel de sa carrière) au Fonds Jeffrey Lindsay des archives d'architecture canadienne de l'Université de Calgary. Une bonne partie des pièces présentées dans cette exposition provient de ce fonds.

«Au moment où Cammie McAtee travaillait sur ces archives, le Centre de design cherchait une façon de marquer le 50e anniversaire de l'inauguration du dôme construit par Fuller pour l'Expo 67, explique Réjean Legault. Nous avons eu l'idée de l'évoquer à travers une exposition retraçant de possibles antécédents de ce monument à Montréal et montrant l'apport de Lindsay à l'avancement des travaux de Fuller.»

L'exposition contient un trésor de plans, de maquettes et d'archives. Elle présente aussi de très belles photos faisant revivre différentes époques: celle des premières expérimentations, au Black Mountain College ou à Montréal, celle de la maison-bulle et des autres structures géodésiques construites par Lindsay, celle d'Expo 67, alors que Lindsay est consultant pour certains des plus beaux pavillons thématiques de l'Exposition universelle… et qu'il s'intéresse plutôt aux structures horizontales. À l'époque, il est brouillé avec Fuller et un dessin le représente d'ailleurs un pied sur un dôme géodésique!

Il y a aussi de belles images du photographe Robert Duchesnay montrant le dôme de Fuller pendant les années où il a été abandonné après avoir été la proie d'un incendie, en 1976. «Le dôme de l'Expo a été menacé de démolition», rappelle Réjean Legault. Donné à la Ville de Montréal, l'ancien pavillon des États-Unis a finalement été rénové et rouvert en 1992 pour accueillir le Musée de l'eau, devenu depuis la Biosphère, musée de l'environnement.

Au milieu de la salle, le dôme construit par les étudiants contribue à l'expérience de l'exposition en illustrant toute la complexité des créations architecturales que sont les structures géodésiques. «Pour les étudiants, cette exposition a été une occasion extraordinaire de comprendre des choses très techniques et de se familiariser avec différentes technologies en mettant la main à la pâte», souligne Carlo Carbone, qui a accompagné l'équipe  pendant tout l'été pour réaliser cette structure. Les étudiants Maxime Beaulieu, Daniel Demay, Julien Daly, Laurent Fouillet et James Luca Pinel ont participé au projet.

L'exposition se poursuit au Centre de design jusqu'au 10 décembre 2017.

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