De reporter à professeur

Ancien correspondant de l'Agence France-Presse, Guillaume Lavallée enseigne le journalisme à l'École des médias.

31 Mars 2017 à 11H25

Guillaume Lavallée (assis à droite) parmi ses étudiants du cours Atelier de presse quotidienne, lors de la couverture en temps réel de l'élection présidentielle américaine, en novembre dernier. Photo: Nathalie St-Pierre

Ces 10 dernières années, il s'est souvent retrouvé dans la marmite de l'Histoire – avec un grand H. De 2008 à 2015, Guillaume Lavallée a été correspondant de l'Agence France-Presse (AFP) au Soudan, en Égypte et en Libye, puis en Afghanistan et au Pakistan. Professeur en journalisme à l'École des médias depuis septembre dernier – et jeune père de famille –, il a décidé que sa vie serait moins trépidante… du moins pour un certain temps.

«L'an dernier, alors que je travaillais au siège de l'AFP, à Paris, ma conjointe m'a encouragé à soumettre ma candidature pour un poste de professeur à l'UQAM. Au début, j'ai hésité, parce que je me trouvais trop jeune à 39 ans. Puis, j'ai décidé de plonger. Cela dit, je ne me considère pas pour autant comme un retraité du journalisme», lance-t-il avec un sourire.

En 2013, Guillaume Lavallée comptait parmi les finalistes du prestigieux prix Albert-Londres en presse écrite, pour son premier ouvrage, Dans le ventre du Soudan (Mémoires d'encrier). Il a publié récemment un deuxième livre chez Boréal, Drone de Guerre. Visages du Pakistan dans la tourmente, dans lequel il propose une sorte de road trip – depuis la frontière afghane, dans le nord-ouest du pays, jusqu'à la fascinante mégalopole Karachi, plus au sud – pour décrire les transformations de ce géant musulman de près de 200 millions d'habitants. «À la fin de mon séjour au Pakistan, j'avais envie de revoir des gens que j'avais rencontrés au gré de mes reportages pour faire des entrevues plus en profondeur, ce qui a donné naissance à Drone de guerre, explique le jeune professeur. Les reportages sont des tranches de vie, mais un livre permet de les relier entre elles, de brosser un portrait plus global pour aider le lecteur à mieux comprendre un pays.» 

Philo et journalisme

Originaire de Québec, Guillaume Lavallée a fait des études de baccalauréat en philosophie à l'Université Laval, puis une maîtrise en philosophie politique sur le monde arabe, qu'il a terminée à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, au Liban. Il a enchaîné avec un DESS en journalisme international et un stage à l'AFP. «Les relations entre l'Occident et le monde arabe, entre la modernité et l'islam me passionnaient, mais aussi le journalisme», dit-il.

En 2004, il entreprend des études de doctorat en philosophie musulmane à l'Université McGill, tout en travaillant au bureau de l'AFP à Montréal. «J'ai mené les deux de front pendant deux ans, travaillant de jour et étudiant le soir, mais j'avais le sentiment de rater les deux. J'ai finalement choisi le journalisme.»

De 2008 à 2011, Guillaume Lavallée se retrouve chef de bureau de l'AFP au Soudan. Un jour, il reçoit un coup de fil du bureau égyptien. «De grandes manifestations s'organisent dans tout le pays. Prends le premier vol pour Le Caire, on t'attend.» C'était le début du Printemps arabe. Le reporter reste trois semaines en Égypte, revient à Montréal, puis repart pour la Libye, où il séjourne un mois. «En Égypte, le mouvement de révolte était concentré dans les grandes villes. En Libye, c'était la guerre, partout. Avec des collègues, j'allais à la morgue pour compter les cadavres. Nous avions conscience de vivre l'histoire en temps réel.»

Drone de guerre

En 2012, l'AFP propose au reporter un poste de correspondant au Pakistan. Il couvre pendant trois ans l'actualité brute: déclarations politiques, annonces gouvernementales, élections, attentats, questions de sécurité. «Cela faisait partie de mon travail, mais ce qui m'intéressait le plus, c'était de raconter les histoires des gens, de montrer différents visages du pays», dit Guillaume Lavallée.

Après les attentats de septembre 2001 et l'invasion occidentale de l'Afghanistan, toute l'attention était concentrée sur ce pays et on s'intéressait peu au Pakistan, sinon au rôle de ses services de renseignement dans la lutte contre le terrorisme. «J'ai voulu raconter comment le peuple pakistanais vivait la guerre au quotidien ainsi que les attaques des drones, destinés aux talibans repliés dans les zones tribales. Tout ça et aussi le trafic d'armes et de drogue depuis l'Afghanistan, les ghettos sécurisés dans lesquels s'emmuraient les membres de la classe moyenne, comment des gens, auparavant pacifiques, s'étaient radicalisés.»

L'histoire du Pakistan après 2001, c'est l'histoire d'une guerre non déclarée entre les États-Unis, les talibans et l'armée pakistanaise, mais aussi celle d'une population prise en étau. «C'est l'histoire d'un pays qui ne connaissait pas les attentats-suicides, mais qui, depuis, en subit un presque chaque semaine», note le professeur. Au Pakistan, environ la moitié des 50 millions d'enfants âgés de 5 à 16 ans ne vont pas à l'école. «Pas seulement à cause de la violence des talibans. Dans certaines provinces, les grands propriétaires terriens se servent des enfants comme main-d'œuvre bon marché. Plusieurs familles, pour survivre, préfèrent envoyer leurs enfants travailler dans les champs plutôt qu'à l'école.»

Un rôle de mentor

Dans le cours Information internationale qu'il donne à l'École des médias, Guillaume Lavallée explique à ses étudiants la nature du travail d'un correspondant d'agence de presse. «Il faut être rapide et fiable à la fois», observe t-il. Il est aussi responsable de l'Atelier de presse quotidienne, central dans la formation des futurs journalistes. «J'aime qu'on y reproduise l'esprit d'une salle de rédaction, note le professeur. J'essaie de jouer un rôle de mentor en étant à l'écoute des besoins des étudiants. Il faut bien les connaître, lire et relire leurs textes pour suivre leur progression.»

Dans l'Atelier de journalisme spécialisé, Guillaume Lavallée aborde les questions culturelles et d'identité. «L'attentat à la mosquée de Québec m'a convaincu que c'était pertinent, dit-il. Nous travaillons sur la représentation et la couverture des communautés culturelles et autochtones dans les médias, sur l'importance d'être novateur dans le choix des sujets de reportage.»

L'ancien correspondant dit avoir confiance dans l'avenir du journalisme. «Les gens n'ont jamais consommé autant d'information qu'aujourd'hui, même s'ils en consomment parfois de la très mauvaise.» Aux États-Unis, depuis l'élection de Donald Trump, des journaux comme le New York Times et le Washington Post ont renforcé leurs équipes de journalistes d'enquête et ont vu le nombre de leurs lecteurs s'accroître de manière importante. «Il y aura toujours un public pour le journalisme de qualité», affirme Guillaume Lavallée.  

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