Le danger Trump

«Le président américain menace l'édifice international construit par les États-Unis depuis 1945.» - Charles-Philippe David

21 Mars 2017 à 12H58

Photo officielle de Donald Trump. Photo: La Maison Blanche

Depuis son arrivée à la Maison Blanche, il y a moins de deux mois, Donald Trump a multiplié les déclarations fracassantes, notamment en matière de politique étrangère. «Le président américain menace l'édifice international construit par les États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale», déclare le professeur du Département de science politique Charles-Philippe David, qui a d'ailleurs accordé une entrevue à ce sujet au prestigieux quotidien français Le Monde, le mois dernier.

Le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui demeure président de l’Observatoire sur les États-Unis, observe avec inquiétude la situation actuelle. «Tout ce qui sert les intérêts des États-Unis constitue le baromètre de Donald Trump dans le domaine de la politique étrangère, souligne-t-il. Son slogan "L'Amérique en premier" rappelle les pires moments de la politique isolationniste américaine durant l'entre-deux guerres, laquelle a été sévèrement condamnée par les historiens en raison de ses conséquences néfastes sur la stabilité et la sécurité mondiales.»

Il y a quelques jours, le président américain a présenté ses premières propositions budgétaires depuis son élection: des dizaines de milliards de dollars en plus pour la défense et une baisse draconienne des ressources allouées à la diplomatie, à l'aide internationale et à la lutte contre les changements climatiques. «Ce budget parle de lui-même, note le professeur. Il montre que Trump ne croit pas à la pertinence et à l'utilité de la diplomatie et des institutions internationales, telles que les Nations Unies, qu'il n'a aucun intérêt pour tout ce qui concerne les opérations humanitaires et les interventions des forces de médiation, comme celles des Casques bleus.»

Les relations du président avec ses alliés et les autres chefs d'État sont pour le moins laborieuses, voire inquiétantes, poursuit Charles-Philippe David. «Pensons à son attitude à l'égard du  premier ministre australien, du président mexicain et, tout récemment, de la chancelière allemande Angela Merkel. Comment réagira-t-il lors d'une grave crise internationale ? Il a déjà perdu toute crédibilité. Il est tellement imprévisible et impulsif que ses conseillers devront déployer beaucoup d'efforts pour contenir ses ardeurs.»

«Dans le dossier de la Corée du Nord, par exemple, la légèreté avec laquelle le secrétaire d'État américain, Rex Tillerson, a évoqué la possibilité d'une action militaire en cas d'escalade est absolument époustouflante.»

Charles-Philippe David,

Professeur au Département de science politique

Rupture ou continuité ?

Certains commentateurs soutiennent que la politique étrangère de Donald Trump représente une rupture par rapport à celle des administrations précédentes. D'autres émettent l'hypothèse que la continuité va plutôt finir par s'imposer à Washington.

Charles-Philippe David croit, pour sa part, que la logique de rupture prédomine. «Dans le dossier de la Corée du Nord, par exemple, la légèreté avec laquelle le secrétaire d'État américain, Rex Tillerson, a évoqué la possibilité d'une action militaire en cas d'escalade est absolument époustouflante. Les administrations précédentes avaient compris que l'option militaire contre ce pays était la dernière à considérer, compte tenu des risques épouvantables qu'elle comporte. L'annonce par le président Trump d'une réduction de la contribution américaine au financement des opérations de paix de l'ONU est une autre rupture avec l'approche des deux dernières décennies. En ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, on note aussi une rupture avec la politique défendue par États-Unis depuis le milieu des années 70, celle de la cohabitation pacifique de deux États.»

Même si la composante isolationniste l'emporte sur la composante interventionniste, le politologue estime que Donald Trump est capable de prendre des mesures très musclées pour protéger les intérêts américains. «Il a ainsi donné l'autorisation d'accroître l'utilisation de drones armés et a donné plein pouvoir à la CIA – ce qu'Obama avait toujours refusé de faire – pour procéder à des frappes contre des groupes présumés terroristes.»

Des jeunes démobilisés

Selon une étude d’opinion publiée par Gallup début février, environ les trois quarts des Américains se disent favorables à un rôle actif de leur pays sur la scène internationale. Par contre, la même étude révèle que les jeunes âgés de 18 à 34 ans manifestent le plus grand scepticisme quant au rôle des États-Unis dans le monde et qu'ils privilégient une forme de retrait ou de repli.

«C'est la preuve qu'il faut accomplir un travail d'éducation et de mémoire afin que le souvenir des contributions des États-Unis à l'édification d'un ordre mondial plus sécuritaire, depuis 70 ans, ne s'estompe pas, souligne Charles-Philippe David. Hormis une petite élite qui fréquente l'université, qui voyage à l'étranger et qui bénéficie de programmes d'échanges, beaucoup de jeunes Américains manifestent peu d'intérêt pour ce qui se passe à l'extérieur des frontières de leur pays. La déception à l'égard de Barack Obama et la dernière campagne présidentielle absolument dégoûtante ont démobilisé une partie de la jeunesse et ont alimenté son cynisme à l'égard de la politique.»

Foyers de tension

Guerre au Moyen-Orient, montée des populismes en Europe, tensions entre les deux Corées… Les crispations à l'échelle mondiale ne manquent pas. Qu'est-ce qui pourrait provoquer une escalade ? Quelle sera l’erreur fatale qui plongera le système international dans une crise ? «Qui sait? La Corée du Nord pourrait être la surprise de 2017, dit le professeur. La situation au Moyen-Orient sera encore à surveiller. Quelles seront les conséquences de la perte de territoires par le Groupe armé État islamique ? Va-t-il se renforcer ailleurs ? Allons-nous assister à la résurgence d'Al-Quaïda, notamment en Afghanistan ? La situation en mer de Chine est un autre foyer de tension. À cela s'ajoutent les crises humanitaires dans la corne de l'Afrique – famine, conflits internes, conditions climatiques –, parmi les pires que nous avons connues depuis la Seconde Guerre mondiale. Le danger peut venir de n'importe où.»

Chose certaine, dit Charles-Philippe David, «avec l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, je crains que nous soyons aussi occupés – même plus – que lorsque George W. Bush était président, il y a plus de 15 ans.»
 

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