Diplomate en résidence

Ancien consul général de France à Québec, Nicolas Chibaeff termine un séjour d'un an à la Chaire Raoul-Dandurand.

9 Mai 2017 à 8H32

Nicolas ChibaeffPhoto: Nathalie St-Pierre

En France, le concours de l'École nationale d'administration (ENA) ouvre la voie à une carrière dans la fonction publique. «Une connaissance m'avait dit: "N'allez pas en ambassade, c'est un métier de paresseux et d'inutile!"», se rappelle en riant Nicolas Chibaeff, diplomate en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

Diplômé en droit et en science politique, Nicolas Chibaeff était prêt à suivre le conseil, mais le directeur des stages de l'ENA avait une autre idée en tête. «L'ENA avait une entente avec l'ambassade de France à Moscou afin qu'un stagiaire par année y complète sa formation. Comme j'étais le seul de ma promotion qui parlait russe – mes grands-parents m'avaient appris la langue –, je n'ai pas eu le choix», raconte-t-il. Ce stage à Moscou a modifié sa trajectoire professionnelle. «J'ai vu à l'œuvre un ambassadeur formidable et cela a intensifié mon intérêt pour les questions internationales.»

Russie, Afrique du Nord, Nations Unies

Nicolas Chibaeff a d'abord travaillé aux Relations internationales du ministère de la Défense, avant de passer au ministère des Affaires étrangères, où il a été affecté aux dossiers concernant l'URSS (c'était en 1989). «J'ai eu mon premier poste à l'étranger à l'ambassade de France à Moscou, justement, où je traitais les dossiers de politique intérieure. Je suis arrivé en septembre 1991, après la tentative de putsch contre Gorbatchev. Le 31 décembre suivant, le drapeau soviétique était remplacé par le drapeau russe dans la capitale.»

Quatre ans plus tard, Nicolas Chibaeff se retrouve en poste à Alger, en pleine guerre civile. «Il fallait assurer de bonnes relations avec les partis politiques existants pendant cette période agitée», se rappelle-t-il. Cette expérience lui permet d'obtenir ensuite un poste de responsable à la sous-direction de l'Afrique du Nord au Quai d'Orsay. Il fait ensuite un saut du côté de la direction des Nations Unies, toujours aux Affaires étrangères, où il est sous-directeur en charge des affaires politiques du Conseil de sécurité. «Ce poste m'a permis d'effectuer quelques séjours à New York», raconte-t-il.

Nicolas Chibaeff retourne à ses amours russes, comme il le dit, de 2001 à 2005, durant les premières années au pouvoir de Vladimir Poutine. Il s'occupe cette fois de coopération culturelle et universitaire. Il obtient à la fin de la décennie le poste de commissaire général en charge de l'organisation de l'année d'échanges France-Russie, qui a lieu en 2010.

À la différence des ministères dont les fonctionnaires sont spécialisés, il y a davantage de généralistes aux affaires étrangères et dans les ambassades, note Nicolas Chibaeff, et c'est probablement pour cette raison qu'ils passent pour des «paresseux» aux yeux de certains. «L'aspect généraliste de la diplomatie est fascinant, dit-il avec le recul, sourire en coin. Au fil des ans, on peut changer de pays, être confronté à de nouvelles réalités et à d'autres cultures. Parfois, selon les dossiers, c'est comme si on changeait carrément de métier. Bref, c'est un travail qui demande une agilité intellectuelle et c'est très stimulant.»

Un saut en Amérique

En 2012, on lui propose le poste de consul général de France à Québec. «C'est un mandat axé surtout sur la relation bilatérale entre la France et le Québec, notamment tout ce qui touche la coopération universitaire, scientifique et culturelle. Il faut faire vivre, animer et soutenir les projets», précise-t-il.

Pendant son mandat, Nicolas Chibaeff a négocié les nouvelles conditions financières des étudiants français au Québec, il a reçu la visite de deux premiers ministres de son pays, ainsi que celle du président de la République. «C'est un poste agréable et motivant, car le consul jouit d'une autonomie particulière, poursuit-il. Bien sûr, j'étais sous l'autorité de l'ambassadeur de France au Canada, mais puisqu'il existe une relation particulière, directe et privilégiée entre le Québec et la France, le consul a un lien direct avec le Quai d'Orsay.»

Son mandat de quatre ans terminé, Nicolas Chibaeff souhaitait demeurer au Québec. Le poste de diplomate en résidence que lui a proposé la Chaire Raoul-Dandurand lui convenait parfaitement. «L'idée de baigner dans le milieu de la recherche universitaire me plaisait, et cela correspondait à une volonté du ministère des Affaires étrangères de développer ses relations avec les think tanks et les milieux universitaires étrangers de manière proactive», note-t-il.

Tout au long de cette année à l'UQAM, le diplomate en résidence a participé à des colloques organisés par la Chaire. En avril dernier, il a donné une conférence sur le fonctionnement des élections présidentielles françaises. «Cette année m'a été très utile à plusieurs égards. Je garderai des liens précieux avec la Chaire. Il y a beaucoup de façons de faire québécoises dont nous pourrions nous inspirer en France,  entres autres la possibilité de travailler efficacement de manière participative. La France est encore très hiérarchisée.»

Le modèle du Forum Saint-Laurent sur la sécurité internationale, dont la troisième conférence annuelle aura lieu le 19 mai prochain au Centre des sciences de Montréal, fascine le diplomate. «Il s'agit d'un forum diplomatique francophone unique qui regroupe praticiens, fonctionnaires, représentants de la communauté des affaires et de la société civile, journalistes et universitaires. Cela n'existe pas en France.» Ce Forum est organisé par la Chaire Raoul-Dandurand, le Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM) et l'Institut des hautes études internationales (HEI) de l'Université Laval.

Nicolas Chibaeff retournera à Paris à la fin de l'été afin d'occuper un poste de conseiller auprès de la direction générale des affaires politiques et de sécurité au ministère des Affaires étrangères. Son retour à Paris s'effectuera alors que le nouveau président, Emmanuel Macron, débute son mandat. «Le changement de gouvernement n'affecte pas tellement la haute fonction publique, qui a une longue tradition de neutralité, explique Nicolas Chibaeff. Plus de 80% des ambassadeurs sont des diplomates de carrière.»

La diplomatie numérique

Au cours des dernières années, les outils numériques ont bouleversé le métier de diplomate, affirme Nicolas Chibaeff. «C'est un défi en soi, car ces outils sont diamétralement opposés à tout ce qui constitue la tradition diplomatique, qui consiste à arrondir, à ne pas simplifier à outrance et à laisser le plus de chances possible à la négociation pour permettre des sorties de crise efficaces le cas échéant», explique-t-il.

Le président américain Donald Trump, qui gazouille plus vite que son ombre, même en matière de politique étrangère, pousse l'idée d'immédiateté et de simplification des enjeux à un niveau extrême, selon Nicolas Chibaeff. «C'est un mode de fonctionnement inédit, mais cela ne signifie pas pour autant que les mécanismes traditionnels et que l'appareil du Département d'État et des ambassades sont obsolètes. Entre les gazouillis de Trump et ce qui se dit sur le terrain, il y a assurément un écart considérable… comme il peut y en avoir en diplomatie entre ce que l'on dit et ce que l'on fait», conclut-il.

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