L'art à travers tous les sens 

Jocelyne Lupien propose un cours sur l'expérience polysensorielle des œuvres d'art. 

12 Juin 2017 à 12H05

L'introscaphe est une sculpture polysensorielle de l'artiste canadien Edmund Alleyn. Créée à Paris à la fin des années 1960, la sculpture-habitacle invitait les visiteurs à venir y passer près de cinq minutes. Incorporant la projection d'images 16 mm et un environnement sonore et calorifique, cet objet d'art, au design ovoïde, mi-objet de foire, mi-prototype de navette spatiale, est aujourd'hui considérée comme une des premières œuvres multimédias au monde. Photo: Jennifer Alleyn / Wikipedia

Regarder une œuvre d'art est une expérience beaucoup plus complexe qu'il n'y parait. Que nous fait-elle vivre dans notre corps? Quelles sensations éprouvons-nous? Le cours Art et polysensorialité, qui sera offert pour la première fois à l'automne 2017, invitera les étudiants à se poser de telles questions en poussant un peu plus loin leur compréhension de l'expérience esthétique.

L'objectif du cours, qui s'adresse aux étudiants du baccalauréat en histoire de l'art et à tous les étudiants libres, vise à mieux comprendre comment les œuvres s'adressent au corps de ceux qui en font l'expérience – artistes comme spectateurs – en faisant appel aux sens. Il repose sur l'idée que notre rapport à l'art est modalisé par la nature polysensorielle des œuvres.

«Ce n'est pas parce qu'on regarde une œuvre avec nos yeux qu'elle ne s'adresse qu'à la vue. La vue est souvent le premier sens sollicité, il est vrai, mais ce n'est pas le seul.»

jocelyne Lupien,

Professeure au Département d'histoire de l'art

Toute œuvre d'art, peu importe son époque, qu'elle soit de nature abstraite ou figurative, qu'il s'agisse d'un tableau, d'une installation ou d'une œuvre numérique, fait appel à différents styles perceptifs. En plus de la vue, les arts interpellent les autres sensorialités que sont le toucher, l'ouïe, le goût, l'odorat, le sens kinesthésique, le sens postural et même le sens algique (celui qui nous permet de ressentir la douleur).

«Les œuvres ne nous font pas mal, mais elles jouent parfois sur les transgressions des seuils sensoriels, précise Jocelyne Lupien, qui a créé ce cours dans lequel elle a rassemblé le résultat des recherches qu'elle mène depuis plus de 20 ans sur l'art et la perception. Les œuvres transgressent nos habitudes quotidiennes pour nous faire vivre des sensations qui sortent de l'ordinaire sur le plan sensoriel.» Une installation lumineuse peut nous éblouir, une autre comportant des sons stridents peut nous faire mal aux oreilles. Être plongé dans le noir en entrant dans une salle muséale affectera notre vue l'espace d'un instant et peut nous faire mieux comprendre la perception d'une personne malvoyante.

Les spectateurs peuvent aussi être appelés à circuler autour de certaines œuvres ou à les escalader. «Elles sollicitent notre sens kinesthésique: on doit bouger, se mettre en mouvement pour en voir tous les éléments», illustre la professeure. Certaines nous obligent à adopter une position différente, quand on regarde, par exemple, une œuvre au plafond, ou que l'on se penche au-dessus de quelque chose au sol.

Des œuvres statiques peuvent nous faire bouger, comme un tableau aux lignes abstraites. L'œuvre picturale Two Figures, du peintre Francis Bacon, montre deux hommes qui s'empoignent en roulant par terre. «Nous ne sommes pas certains s'il s'agit d'une lutte à mort ou d'un couple d'amoureux. Il nous faut bouger autour de l'œuvre pour essayer de comprendre l'histoire, la figuration des événements. Nous éprouvons également des émotions, comme de l'empathie pour ces hommes», exprime Jocelyne Lupien.

La répression du toucher

Au-delà de la figuration et du narratif, d'autres composantes spatiales, tactiles et plastiques peuvent interpeller le corps. Les textures d'un tableau éveillent notre sens du toucher, les boutons nous demandent d'activer une fonction d'une installation. «Le domaine du toucher est très réprimé dans la société occidentale, puisque c'est, entre autres, une source de plaisir, note la chercheuse. On ne touche pas vraiment les gens, encore moins les inconnus, on se tient à une certaine distance l'un de l'autre en société, on reste dans notre bulle.» Dans les galeries et les musées, il est interdit, la plupart du temps, de toucher les œuvres. «Certains artistes travaillent toutefois à renverser cet interdit, note Jocelyne Lupien. Quel plaisir alors pour les visiteurs!»

La professeure se souvient d'une installation du sculpteur britannique d'origine indienne Anish Kapoor, intitulée Angel, réalisée à partir de plusieurs gros blocs d'ardoise recouverts de pigments poudreux de couleur bleu. 

«À la sortie de la salle, j'ai remarqué, à hauteur d'enfant, des traces de petits doigts bleus sur les murs. Les enfants avaient succombé à la tentation de toucher les œuvres! C'était plus fort qu'eux! On avait là une belle preuve de délit tactile.»

Jocelyne Lupien

L'art fait fi, en général, de la répression sensorielle, poursuit la professeure. «Certains chercheurs parlent de sensorialités affamées. L'art propose de combler cette faim sensorielle tout en "déverrouillant" nos sens.»

Sensorialités, genres et pouvoir

Plusieurs chercheurs, provenant de disciplines telles que les études féministes, l'anthropologie et la philosophie, se sont intéressés aux sensorialités. Chacune d'elle a son histoire et a été analysée sous différents angles théoriques. «Les anthropologues et les chercheurs en études féministes s'intéressent, par exemple, à la manière dont les sensorialités ont un sexe, à la façon dont elles ont été réprimées et hiérarchisées pour des raisons sociales et politiques», explique la professeure.

La vue est une sensorialité plus «distante», associée au pouvoir et aux hommes, à l'intellect et à l'univers de la pensée, tout comme l'audition d'ailleurs. Les sensorialités de proximité – le goût, l'odorat, le toucher – sont associées pour leur part à l'univers féminin, à la bulle intime, à la maison et au monde intérieur. «Ce sont les sensorialités que l'on expérimente en particulier durant les premières années de notre vie», fait remarquer Jocelyne Lupien.

Un corpus comprenant des œuvres de différentes époques et de différents styles, des plus anciennes aux plus modernes, s'adressant au corps sensoriel, sera proposé dans le cadre du cours. «J'ai conçu ce cours comme un séminaire, un espace pour réfléchir et discuter», affirme Jocelyne Lupien, dont ce sera le dernier cours avant de prendre sa retraite à l'hiver 2018. Le programme comprendra également des visites au musée et dans les galeries pour voir les œuvres «et expérimenter ce qu'elles nous font vivre et ressentir.»

«L'œuvre est ouverte à toutes les interprétations que l'on peut en faire, pas juste à ce que l'artiste a voulu représenter, remarque Jocelyne Lupien. Chaque personne a une expérience différente d'une œuvre. L'expérience polysensorielle, c'est une expérience à la fois non verbale et très riche.»

Les personnes qui désirent s'inscrire au cours peuvent aussi communiquer par courriel avec Sylvie Boulet, du Département d'histoire de l'art, à l'adresse suivante: boulet.sylvie@uqam.ca

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