Salaire à 15 dollars

La campagne pour une hausse du salaire minimum constitue le plus important mouvement de travailleurs de l'histoire récente.

28 Février 2017 à 15H31

Manifestation à New York en avril 2015. Photo: The All-Nite Images

Il y a un peu moins d'un an, le 15 avril 2016, une journée d'action pour augmenter le salaire minimum à 15 dollars l'heure était organisée dans plus de 300 villes aux États-Unis et dans une dizaine d'autres au Canada et au Québec. «Lancée aux États-Unis en 2012, la campagne Fight for $15 représente le plus important mouvement en faveur des droits des travailleurs dans l'histoire récente des relations de travail en Amérique du Nord», souligne Lorenzo Frangi, professeur au Département d'organisation et ressources humaines et membre de la direction de l'Association  canadienne des relations industrielles. Celui-ci a organisé récemment à l'UQAM un webinaire sur la campagne 15 dollars and Fairness au Canada, auquel participait Pam Frache, coordonnatrice de la campagne et militante au sein du Workers Action Centre de l'Ontario.

Apparu d'abord dans l'industrie de la restauration rapide aux États-Unis, le mouvement Fight for $15 s'est étendu à d'autres secteurs, comme ceux de la vente au détail, des transports, de la santé et de l'éducation. «Une large mobilisation des travailleurs et l'appui populaire ont permis l'adoption de lois visant à mettre en place dans les prochaines années un salaire minimum de 15 dollars», note Lorenzo Frangi. Une douzaine de villes américaines se sont engagées dans cette direction, dont Seattle (juin 2014), San Francisco (novembre 2014), Los Angeles (mai 2015), New York (juillet 2015) et Washington (juin 2016). Les États de New York et de la Californie ont aussi légiféré dans ce sens. «Le mouvement a même touché le Royaume-Uni, le Japon, l'Inde et le Brésil, dit le professeur. Dans tous les cas, les médias sociaux ont joué un rôle central pour expliquer le sens des revendications et pour promouvoir les actions.»

C'est au début des années 2000 qu'émerge aux États-Unis le mouvement Living Wage, qui revendique un salaire permettant de vivre décemment. «Avec la crise financière de 2008, la mobilisation perd de sa vigueur avant de connaître un nouveau souffle grâce à la dynamique créée par le mouvement Occupy Wall Street, lequel a permis de remettre à l'ordre du jour la question des inégalités économiques, explique Lorenzo Frangi. Depuis, la campagne Fight for $15 est parvenue à rallier des mouvements sociaux qui se battent pour les droits des travailleurs les plus démunis.» 

Un enjeu social et économique

Le 1er mai 2106, le gouvernement du Québec a porté le salaire minimum à 10,75 dollars l'heure, une hausse de 20 cents, soit la moyenne des hausses précédentes. Quelque 260 000 Québécois sont payés au salaire minimum. Des syndicats, des groupes communautaires et des organisations en lutte contre la pauvreté réclament depuis plusieurs mois que celui-ci soit augmenté à 15 dollars, une hausse de 40 %.

Certes, une telle augmentation du jour au lendemain pourrait avoir des conséquences économiques fâcheuses, mais, selon certains économistes, une hausse étalée sur trois ou quatre ans n'entraînerait pas de grands chambardements, observe Lorenzo Frangi. «Veut-on une économie à deux vitesses qui maintient des poches de pauvreté ? Plusieurs études ont montré l'existence d'une corrélation entre l'accroissement des inégalités et l'aggravation de nombreux problèmes sociaux – violence et criminalité à la hausse, décrochage scolaire, faible mobilité sociale –, dont les impacts se font sentir sur la qualité de vie et l'économie des pays.»

Un partage plus équitable de la richesse n'est pas uniquement une question de justice sociale. Il rend aussi les sociétés plus performantes. Les études de l'OCDE des dernières décennies rapportent qu'une répartition plus large des revenus est bénéfique pour la croissance économique. Les années d'après-guerre (1945-1975), surnommées les Trente glorieuses, ont été des années de grande croissance économique, alors que les inégalités étaient particulièrement faibles aux États-Unis et au Canada.

Faible taux de syndicalisation

Selon le professeur, la hausse du salaire minimum constitue un enjeu fondamental en raison, notamment, du taux de syndicalisation en Amérique du Nord. «La présence des syndicats favorise de meilleurs salaires et une plus grande égalité de revenus», dit-il. Or, le taux de syndicalisation demeure relativement  bas au Canada et encore davantage dans plusieurs États américains. Même le Fonds monétaire international (FMI) a constaté, en 2015, que le recul du syndicalisme est associé à une moindre redistribution des revenus.

Au Québec, en 2013, 36,3 % des travailleurs étaient syndiqués et 39,5 % étaient couverts par une convention collective. Dans l'ensemble du Canada, le taux de syndicalisation était de 27,2 %.

Élargir la base sociale

Les revendications pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec se sont faites plus pressantes depuis un an, mais la mobilisation semble avoir perdu de sa vigueur au cours des derniers mois. «Jusqu'à maintenant, les syndicats ont été le fer de lance du mouvement au Québec, remarque Lorenzo Frangi. Mais sa base sociale est beaucoup moins large que celle observée aux États-Unis, en Colombie-Britannique et en Ontario.»

Dans cette dernière province, le mouvement Fighting for $15 and Fairness est apparu dans la foulée de la campagne menée aux États-Unis. «Animé par le Workers Action Center, il rassemble des travailleurs syndiqués et autonomes, des groupes communautaires, des associations étudiantes et des communautés religieuses, précise Lorenzo Frangi. Fighting for $15 and Fairness s'est développé un peu en marge du mouvement syndical. Les alliances entre les syndicats et les organisations de la société civile sont souvent des mariages de convenance et de courte durée. Mais l'ampleur du mouvement a conduit des organisations syndicales à réfléchir à l'emprise qu'elles exercent sur le monde du travail et à leur fonctionnement bureaucratique et hiérarchisé.»

Fait à noter, Fighting for $15 and Fairness ne se limite pas à revendiquer une hausse du salaire minimum. Il réclame, entre autres, au moins trois semaines de vacances payées pour l'ensemble des travailleurs, des congés de maladie payés, des congés sans solde pour des raisons familiales et le droit de s'organiser et de former un syndicat.

«Chose certaine, le mouvement en faveur d'un salaire minimum de 15 dollars a déjà obtenu de grandes victoires sur le plan légal, notamment aux États-Unis, dans la plus grande économie capitaliste du monde, souligne le professeur. On verra s'il sera capable de laisser une marque aussi importante que celle du mouvement pour les droits civiques des années 1950 et 1960.»

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