Quand la mort frappe l'immigrant

Un ouvrage s'intéresse au processus de deuil des personnes immigrantes.

9 Mai 2017 à 15H39

Le deuil est difficile à vivre pour tous, mais compte tenu des embûches particulières auxquels ils doivent faire face, ce processus peut devenir encore plus douloureux pour les immigrants.Photo: istockphoto.com

Comment les immigrants vivent-ils le deuil d'un être cher? Où souhaitent-ils mourir? Et selon quels rituels funéraires? Publié aux éditions des Presses de l'Université de Montréal, l'ouvrage collectif Quand la mort frappe l'immigrant. Défis et adaptations fait suite à une recherche menée par la professeure de l'École de travail social Lilyane Rachédi. «Il existe très peu d'études sur la mort des migrants et pourtant c'est une réalité de plus en plus marquée au Canada et ailleurs dans les sociétés occidentales», remarque la chercheuse, qui codirige l'ouvrage en collaboration avec la diplômée Béatrice Halsouet (Ph.D. sciences des religions, 2016).

L'étude, qui s'est déroulée de 2013 à 2016, visait à mieux comprendre le vécu de personnes immigrantes installées à Montréal ayant vécu le deuil d'un être cher survenu en terre d'accueil ou dans le pays du défunt. Afin de mieux documenter ces processus de deuil, la chercheuse et ses collègues ont réalisé des entrevues auprès d'immigrants endeuillés de confession musulmane, hindoue et chrétienne.

Le deuil est difficile à vivre pour tous, mais compte tenu des embûches particulières auxquels ils doivent faire face, ce processus peut devenir encore plus douloureux pour les immigrants. Contrairement aux natifs, les immigrants doivent composer avec le contexte culturel et juridique de leur société d'accueil qu'ils ne connaissent pas toujours très bien. «Les lois et les règlements québécois ont été conçus pour une société blanche, francophone et judéo-chrétienne, rappelle Lilyane Rachédi. C'est le contexte de la majorité. On n'a pas pensé que les immigrants allaient vieillir et mourir ici.»

La mort d'un être cher peut même remettre en cause le projet migratoire. «Avec la migration, l'immigrant fait le choix de quitter son pays, explique la chercheuse. Certains endeuillés vont se sentir coupables d'avoir laissé leur famille et regretter leur choix, poursuit-elle. Pourtant, où que l'on se trouve, on ne protège pas les gens de la mort…»

Voyager à l'étranger pour assister aux funérailles du défunt peut être un projet plus coûteux que prévu, ce qui vient du coup amplifier la douleur de la perte. Il y aussi le manque de temps et de souplesse des conditions de travail. «Les employés endeuillés ne peuvent pas toujours prendre de longs congés pour se déplacer, souligne Lilyane Rachédi. Il peut aussi être difficile pour un réfugié de voyager à l'étranger, puisqu'il n'a pas toujours de documents valides pour le faire.»

Nouveaux rituels

Heureusement, les nouvelles technologies mettent un baume sur la souffrance. «Grâce à Skype, par exemple, les endeuillés peuvent se sentir plus proches de leur famille, participer à l'organisation des funérailles et y assister en ligne», illustre la professeure. Via les médias sociaux, ils peuvent aussi participer à des groupes de soutien en ligne ou à des plateformes commémoratives telles que blogues ou forums en hommage au défunt.

Les pratiques funéraires associées à la mort et au deuil sont flexibles et modulables, en fonction des contextes ou pour mieux respecter les lois en vigueur dans la société d'accueil. Certains endeuillés prendront part à des funérailles au pays d'accueil et au pays du défunt tandis que d'autres organiseront des funérailles différées lorsqu'ils auront accumulé assez d'argent pour se rendre au pays du défunt. Les personnes immigrantes endeuillées réussissent ainsi à bricoler différents arrangements funéraires pour honorer leurs êtres chers.

«Les gens transforment leurs pratiques et vont même jusqu'à en inventer de nouvelles. Dans les carrés musulmans intégrés aux cimetières interconfessionnels, on observe des entorses par rapport aux rites de l'Islam. Les endeuillés vont fleurir les tombes ou y déposer des oursons en peluche, ce qui ne se fait pas habituellement. C'est le fruit de l'intégration.»

Lilyane Rachédi,

Professeure à l'École de travail social

Autre exemple: au lieu de disperser les cendres du défunt dans le Gange, comme le veut la tradition hindouiste, les proches vont le faire dans le fleuve Saint-Laurent.

Les médiateurs funéraires

Dans les maisons funéraires québécoises, on retrouve désormais des professionnels spécialisés auprès de différentes communautés ethniques, qui connaissent les pratiques et les rituels de leurs membres et peuvent mieux répondre à leurs besoins. «Ces professionnels sont des champions de la médiation culturelle, observe Lilyane Rachédi. Ils sont passés maîtres dans l'art de la négociation, puisqu'ils sont à l'interface entre les demandes des immigrants et ce que la société d'accueil peut autoriser et tolérer.»

Selon Lilyane Rachédi, la plupart des immigrants se disent satisfaits des services funéraires obtenus. «Les immigrants sont prêts à s'adapter et à négocier pourvus que l'on maintienne des rituels qui les aident à faire leur processus de deuil.» La chercheuse rappelle que les rituels funéraires, qu'ils se rapportent au soin du corps ou au lieu de sépulture, ont des fonctions de réparation et de consolation. «Ils sont essentiels au processus de deuil: pour les endeuillés, ils permettent d'assurer le destin post-mortem du disparu et d'être en paix. Si les rituels ne sont pas accomplis et achevés, la descendance peut être frappée d'une malédiction et les familles seront hantées par le mort.»

Malgré les progrès accomplis, Lilyane Rachédi est d'avis que la réalité des immigrants face à la mort pourrait être mieux reconnue par la société d'accueil et qu'il subsiste une forme d'injustice à leur égard. «Cela pose la question de la majorité versus la minorité, avance la professeure. On peut essayer de changer le contexte pour mieux les inclure. Adopter une approche interculturelle. Dans cette perspective, tout le monde change: les immigrants comme la société d'accueil. Il faut aussi faire avancer les connaissances afin de mieux outiller les praticiens de la relation d'aide dans l'accompagnement des personnes immigrantes endeuillées.»

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