L'art vivant reconfiguré

Marie-Christine Lesage s'intéresse au croisement entre les arts de la scène et les arts visuels et médiatiques.

28 Février 2017 à 15H00

L'artiste Martin Messier se spécialise dans la mise en scène d'oeuvres sonores. Il donne la parole à des objets du quotidien, à des machines inventées et à des corps en mouvement.
Photo: Ariel Martini

Depuis les années 1990, les arts vivants – théâtre, danse – au Québec, aux États-Unis et en Europe sont en pleine reconfiguration. Des artistes issus de la scène théâtrale et des arts visuels et médiatiques se livrent à des jeux d’échanges et de dialogues pour créer des œuvres souvent déroutantes, qui se déploient sous le signe de l'hybridité, hors des catégories disciplinaires traditionnelles.

Professeure à l'École supérieure de théâtre, Marie-Christine Lesage cherche à mieux comprendre ces formes scéniques, tout en accordant une attention particulière à la question du corps et de ses médiations. Elle a reçu récemment une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), dans le cadre du programme Développement Savoir, pour un projet intitulé La scène interartistique contemporaine (1990-2016): une théâtralité au carrefour des arts visuels et médiatiques.

«Ce projet est né de l'observation des travaux de recherche et de création des étudiants des cycles supérieurs de la Faculté des arts à l'UQAM, explique Marie-Christine Lesage. La plupart d'entre eux sont en phase avec les transformations qui ont cours dans le domaine des arts vivants depuis les années 1990, mais il existe peu d’outils méthodologiques et théoriques pouvant leur permettre d'appréhender les pratiques artistiques interartistiques ou interdisciplinaires. Ma recherche vise à combler cette lacune.»

Malgré le nombre important de créations où se croisent théâtre, arts visuels et médiatiques, il n’existe pas de réflexions systématiques et synthétiques sur ces pratiques. La professeure analysera et documentera les composantes esthétiques et discursives des pratiques interartistiques, de même que leur processus de création. «La recherche soulignera l’apport novateur d'artistes tant canadiens qu'américains et européens», note Marie-Christine Lesage, qui anime le groupe de recherche PRint - Pratiques interartistiques et scènes contemporaines

Des frontières poreuses

Tout au long du 20e siècle, les avant-gardes ont contribué à décloisonner peu à peu les différentes disciplines artistiques, rappelle la chercheuse. «Les années 1960 et 1970 ont vu naître des œuvres basées sur la présence brute de corps et de matières visuelles et sonores, sur le refus d’une distinction nette entre l’art et la vie. Ces œuvres entretenaient un rapport critique à la représentation théâtrale et à la société. C’est dans ce contexte historique que les formes interartistiques se sont imposées sur la scène théâtrale à la fin du 20e siècle.»

Au Québec, des metteurs en scène comme Denis Marleau, fondateur du théâtre UBU, et Robert Lepage ont joué un rôle précurseur dans les années 1980 et 1990. «Denis Marleau, à qui j'ai consacré un ouvrage, Paysages UBU, en 2015, a ouvert un dialogue entre le théâtre et les arts visuels, la peinture notamment, observe Marie-Christine Lesage. Robert Lepage s'impose aussi comme une figure novatrice par son travail à l'intersection du théâtre et des arts technologiques et médiatiques.»  

Depuis les années 2000, on assiste à un déplacement encore plus radical, poursuit la professeure. «On voit des artistes faire du théâtre in situ ou présenter leur travail en dehors des scènes théâtrales institutionnelles. De nouveaux collectifs de création, composés d'artistes provenant de la scène théâtrale, de la danse et des arts visuels et médiatiques, se réunissent autour de projets spécifiques pour créer des œuvres atypiques.» D'autres artistes interviennent sur une base davantage individuelle et empruntent à différents langages, pratiques ou médias. «C'est le cas, par exemple, de Claudie Gagnon, qui fait de la performance en s'inspirant du tableau vivant et en combinant différents matériaux.»

Un art «indisciplinaire»

Cette reconfiguration soulève bien des questionnements. «Pour ces artistes, ce qui relève traditionnellement du théâtre ou de la danse ne permet pas vraiment de décrire ce qu'ils font, souligne Marie-Christine Lesage. Certains d'entre eux parlent d'un art indisciplinaire, voulant ainsi signifier qu'ils n'appartiennent à aucun territoire précis, tout en développant une pratique destinée à la scène.»

La professeure se penchera sur le travail des représentants les plus actifs des pratiques interartistiques sur les scènes canadiennes et européennes: Marie Brassard, Stéphane Gladyzewski, Recto Verso, Christian Lapointe, Amy Henderson, Le bureau de l’APA, Boris Charmatz et plusieurs autres. «Certains de ces artistes ont derrière eux 10 ou 15 ans d'expérience.»  

L'expérience du spectateur

Marie-Christine Lesage s'intéressera également à l'expérience du spectateur et au corps médiateur. «Les œuvres interartistiques visent à faire vivre au spectateur une expérience sensorielle, plutôt qu'une histoire par l'entremise d'une narration, dit-elle. On passe d'une dramaturgie présentée sur scène à une dramaturgie qui travaille avec les sensations et les perceptions du spectateur.»

On y voit aussi de nouvelles formes de représentation des corps, lesquels sont médiatisés par des technologies sonores et visuelles. «La médiation peut être partielle ou totale, souligne la professeure. Parfois, le corps n'est plus là physiquement et seule son image performe.»

Dialoguer avec les artistes

Le dialogue avec les artistes, au moyen d'entretiens, sera privilégié afin de décloisonner les discours et de développer des analyses ancrées dans la pratique. «Il faut les écouter pour comprendre l'œuvre et son processus de création», dit Marie-Christine Lesage. À cela s'ajouteront des observations in situ et un travail sur les traces des œuvres: cahiers de notes, photos, dessins, vidéos, etc. «La documentation des pratiques est particulièrement importante et a souvent été négligée au profit des analyses esthétiques des œuvres.»

La professeure est en train d'établir un corpus de 10 œuvres emblématiques, canadiennes et européennes, qui formeront le cœur de la première étape de la recherche. Dans un second temps, un travail de conceptualisation sera effectué à partir de la synthèse des documents et des entretiens.

Un ouvrage collectif destiné à l’enseignement, réunissant des étudiants et praticiens et ayant pour titre provisoire Scènes interartistiques – volet I : théâtralité, arts visuels et médiatiques, sera publié sous la direction de Marie-Christine Lesage. «À terme, nous souhaitons que notre recherche mène à la mise sur pied d’une équipe interdisciplinaire de chercheurs et d'artistes, avec qui nous pourrons développer et enrichir la conceptualisation des pratiques interartistiques», souligne la professeure.

Au cours des prochains mois, Marie-Christine Lesage organisera une série de rencontres entre créateurs et chercheurs au théâtre La Chapelle, situé sur la rue Saint-Dominique à Montréal. «Fondé en 1990, celui-ci offre du théâtre francophone et anglophone, de la danse contemporaine, des performances, des arts du cirque, de la musique et des œuvres multidisciplinaires. Accueillant les artistes de la scène locale comme ceux de l'étranger, il est à la fois un carrefour de rencontres et de réflexions, un catalyseur de la création contemporaine et un véhicule de diffusion des arts de la scène dans toute leur diversité.»

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