Lueurs d'espoir en Iran

Le résultat de la dernière élection présidentielle témoigne de la maturité politique de la population.

2 Juin 2017 à 16H19

Des Iraniennes dans un bureau de vote à Téhéran. Photo: Reuters/Tima

D'origine iranienne, la doctorante en sociologie Hanieh Ziaei se réjouit du résultat de l'élection présidentielle dans son pays natal. Le 19 mai dernier, le président sortant Hassan Rohani  a été reporté au pouvoir pour un deuxième mandat de quatre ans. Le leader religieux modéré a obtenu 57 % des voix contre 38 % pour le conservateur Ebrahim Raissi, son principal rival. «Ce résultat témoigne de la maturité politique grandissante du peuple iranien, qui n'a pas succombé au discours populiste du candidat conservateur», souligne Hanieh Ziaei, coordonnatrice de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand et chargée de cours au Département de sociologie. 

L'élection a révélé, par ailleurs, l'existence de divisions importantes au sein de la classe politique iranienne, observe la chercheuse. «Peu apprécié par les éléments les plus conservateurs du régime, Hassan Rohani a bénéficié du soutien du camp dit réformateur ainsi que de l'appui d'une partie importante de la société civile, en particulier les moins de 35 ans, qui forment 70 % de la population iranienne.»

Le candidat conservateur Ebrahim Raissi était appuyé par les principales institutions politiques du régime, comme les Gardiens de la révolution. Le guide suprême de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, l'a également soutenu, mais sans l'exprimer ouvertement.

«Certes, le président Rohani ne remet pas en question les fondements théocratiques de la République islamique, reconnaît Hanieh Ziaei. Mais il tient un discours paradoxalement hors système, axé sur l'ouverture et le dialogue. Un président qui parle de respecter les droits humains, la liberté de la presse et la vie privée des individus, cela plaît aux jeunes, à la classe moyenne et aux intellectuels. En matière de politique extérieure, il cherche à atténuer les tensions avec les puissances étrangères et avec la communauté internationale.»

Difficultés économiques

Pays de près de 80 millions d'habitants, l'Iran compte environ 7 à 8 millions de chômeurs. Chez les jeunes, le taux de chômage oscille entre 34 % et 40 %. Pour améliorer la situation économique, le président iranien a proposé de développer le tourisme et de favoriser les investissements étrangers.

Aux yeux de Rohani, l'essor du tourisme signifie plus d'emplois et de revenus pour l'État, note la chargée de cours. «Cependant, les touristes ne viendront pas en Iran s'ils ne se sentent pas en sécurité, d'où l'importance d'atténuer la méfiance envers le pays à l'étranger. Le président a ainsi déclaré qu'il fallait cesser de crier des slogans violents du type "Mort aux Américains" et "Mort à Israël", ou de brûler des drapeaux de pays étrangers. C'est un message fort.»

La création d'un environnement sécuritaire et d'une stabilité politique en Iran est également nécessaire pour inciter les entreprises étrangères à investir dans le pays. «Depuis l’entente de 2015 sur le nucléaire, conclue entre l'Iran et six puissances étrangères, dont les États-Unis-Unis, plusieurs observateurs ont noté un regain d’intérêt pour des accords commerciaux, notamment dans les secteurs de l'aéronautique et du transport», remarque Hanieh Ziaei. Malgré le manque d’infrastructures et les sanctions internationales qui ont affecté son économie et ses exportations, l’Iran représente la troisième économie du Moyen-Orient, derrière l’Arabie saoudite et la Turquie.

Entre tradition et modernité

L'Iran est un pays où règne une tension entre tradition et modernité, observe la chercheuse. «Le mouvement en faveur de réformes démocratiques dans ce pays a débuté en 2009, deux ans avant le printemps arabe! La société iranienne est une société très éduquée, assoiffée de culture et de nouveauté. Dans les universités, par exemple, les femmes sont majoritaires (62 %). Elles sont présentes en ingénierie, en physique, en chimie et en médecine. Quand le niveau d'instruction d'une population est élevé, il faut s'attendre à ce que celle-ci exprime ses aspirations.»

Beaucoup reste à faire pour élargir les libertés individuelles, nuance toutefois Hanieh Ziaei. «Il y a tout et son contraire dans ce pays.» Le régime a ré-ouvert la maison du cinéma, laquelle avait été fermée sous le règne de l'ex-président Ahmadinejad, et des prisonniers politiques ont été libérés. Par contre,  la professeure d'origine iranienne Homa Houdfar a été détenue en 2016 sous une accusation de «complot féministe». La professeure de Concordia menait des recherches sur la situation des femmes dans les archives du parlement iranien. «Il existe plusieurs lignes rouges que l'on ne peut pas encore franchir, comme celles touchant la religion, le guide suprême ou encore la sexualité», souligne Hanieh Ziaei.

Une rivalité historique

Les tensions entre les deux frères ennemis de l'islam – l'Iran (chiite), allié de Moscou,  et l'Arabie saoudite (sunnite/wahhabite), alliée de Washington – restent vives. Au-delà du clivage religieux, la rivalité entre les deux pays est avant tout politique et économique, soutient Hanieh Ziaei. «Les monarchies sunnites des pays du Golfe perçoivent l'Iran comme une menace régionale, surtout depuis l'accord avec les États-Unis sur le nucléaire. L'Arabie saoudite, en particulier, voit d'un mauvais œil le rapprochement avec son allié traditionnel. Elle sait très bien que l'Iran possède les moyens d'assumer un leadership dans la région.»

La levée progressive et contrôlée des sanctions internationales contre l’Iran, consécutive à l'entente sur le nucléaire, le rapprochement avec certains pays occidentaux et l'établissement de nouveaux accords avec des entreprises européennes et nord-américaines sont de mauvais augure pour l'Arabie saoudite, et aussi pour les autres régimes monarchiques de la région. «Bien que l’Arabie saoudite occupe la première place parmi les pays exportateurs de pétrole, l’Iran demeure une puissance énergétique – pétrole et  gaz naturel – et possède des ressources naturelles considérables, minérales notamment», rappelle la chercheuse.

Méfiance américaine

La méfiance entre les États-Unis et l'Iran persiste depuis plus de 35 ans et n'est pas près de disparaître. «Le fait que Donald Trump se soit rendu en Arabie saoudite dans le cadre de son premier voyage à l'étranger n'a rien d'anodin, dit Hanieh Ziaei. Par ce geste provocateur, il a voulu montrer à l'Iran dans quel camp se situait son administration.» Va-t-il renier l'entente sur le nucléaire ? «Ce serait un énorme recul, mais on peut s'attendre à tout avec Trump.»

La chercheuse se montre relativement optimiste face à l'avenir. «Le capital de sympathie dont jouit actuellement le président Rohani au sein de la population constitue sa plus grande force, dit-elle. Mais cela ne signifie pas qu'il aura la partie facile, car il sera confronté à de grandes résistances de la part des religieux conservateurs. Mon optimisme est lié à la capacité de la société civile iranienne de jouer un rôle de contre-pouvoir et à la force de la jeunesse, qui représente le véritable avenir de ce pays.»

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