Sabotage contraceptif

Des participantes sont recherchées pour une enquête portant sur ce phénomène encore peu documenté au Québec.

10 Octobre 2017 à 16H10

Photo: iStock

Un partenaire qui met de la pression pour que sa conjointe arrête de prendre la pilule et tombe enceinte, qui jette à son insu ses pilules, qui l'empêche d'avoir accès à la contraception orale d'urgence ou qui refuse d'utiliser un condom: «La coercition reproductive réfère à des comportements qui interfèrent avec la contraception et la planification des naissances et réduisent l'autonomie reproductive féminine, explique Sylvie Lévesque, professeure au Département de sexologie. La relation sexuelle est consentie, mais pas le fait qu'elle ne soit pas protégée.»

Avec l'appui financier du FRQSC, Sylvie Lévesque a amorcé l'an dernier un projet de recherche afin de mieux comprendre la coercition reproductive, un concept encore peu documenté et peu utilisé dans les enquêtes sur les violences, notamment au Québec. «Les études réalisées aux États-Unis auprès de jeunes femmes indiquent des taux élevés de prévalence au sein de leurs relations intimes: près d'une jeune femme sur six rapporte avoir subi du sabotage contraceptif alors qu'une sur cinq indique avoir été victime de coercition quant à l'issue de sa grossesse», souligne-t-elle.

Sylvie LévesquePhoto: Émilie Tournevache

Le projet que mène Sylvie Lévesque avec la candidate à la maîtrise Catherine Rousseau vise à documenter cette forme particulière de violence entre partenaires intimes. «Nous menons des entretiens individuels semi-dirigés auprès de jeunes femmes âgées entre 18 et 29 ans rapportant avoir vécu de la coercition reproductive», précise la professeure.

Dans la littérature, on trouve aussi  des hommes qui rapportent avoir été victimes de coercition reproductive et contraints de devenir pères, mais le projet de Sylvie Lévesque se concentre pour l'instant sur les femmes.

Participantes recherchées

Au cours des deux dernières années, l'un de vos partenaires masculins, ancien ou actuel…

A déjà saboté votre moyen contraceptif sans vous consulter?
Vous a mis de la pression pour que vous deveniez enceinte?
Vous a obligée à mettre fin à la grossesse ou, au contraire, à la poursuivre?

Pour être admissible, vous devez…

Être une femme
Être âgée entre 18 et 29 ans
Parler français

Les femmes intéressées peuvent contacter l'équipe de recherche:
enjeuxcontraceptifs@gmail.com ou 514-441-8166

Observations préliminaires

Jusqu'à maintenant, les deux chercheuses ont rencontré une douzaine de sujets. «La coercition reproductive est facilement identifiable, mais c'est encore un sujet tabou, explique Sylvie Lévesque. Lorsqu'elles se présentent dans une clinique pour passer un test de dépistage ou interrompre une grossesse, les femmes qui en ont été victimes n'évoquent jamais le contexte qui les a menées là. Plusieurs d'entre elles abordent le sujet pour la première fois de leur vie dans le cadre de notre étude.»

«Le partenaire masculin n'a pas envie de devenir père à tout prix. Il veut surtout contrôler le corps de sa partenaire.»

Sylvie Lévesque

Professeure au Département de sexologie

La coercition reproductive est souvent utilisée par des hommes qui veulent avoir un contrôle sur tous les aspects de la vie de leur partenaire, ont constaté les chercheuses. «Ce n'est pas lié à un besoin de parentalité. Le partenaire masculin n'a pas envie de devenir père à tout prix. Il veut surtout contrôler le corps de sa partenaire», explique la professeure.

On retrouve souvent cette forme de violence sexuelle dans des contextes où existent déjà d'autres formes de violence – physique ou psychologique. «Une participante nous a raconté que son partenaire l'avait forcée à tomber enceinte pour ensuite la forcer à interrompre sa grossesse quelques semaines plus tard, raconte-t-elle. Et il y a bien pire: aux États-Unis, on a recensé des cas de stérilets retirés de force!»

Consentement trahi

Une pratique inattendue est apparue sur l'écran radar des chercheuses: le stealthing – quand le partenaire enlève discrètement son condom pendant la relation sexuelle sans que la femme ne s'en aperçoive. «Cela survient surtout dans le cadre de relations éphémères, précise Sylvie Lévesque. Des femmes nous ont raconté qu'il y avait eu entente sur la contraception, que le condom avait été enfilé (du moins le croyaient-elles), et qu'à la fin de la relation sexuelle, elles s'apercevaient qu'il n'y était plus. Certaines le retrouvaient par terre – le partenaire ayant profité d'un changement de position pour l'enlever – ou même intact dans l'emballage déchiré.»

Violence sexuelle et/ou recherche puérile de contrôle et de plaisir? «Quelle que soit sa motivation, l'homme brise le consentement établi avec sa partenaire et, ce faisant, il l'expose à des infections transmissibles sexuellement et au risque d'une grossesse non désirée, note la spécialiste. Les femmes qui ont vécu du stealthing sont secouées: elles se sentent coupables de s'être fait duper et savent qu'on leur reprochera une certaine frivolité si elles en parlent. Mais elles ne sont coupables de rien: elles ont consenti à une relation sexuelle qui ne s'est pas déroulée comme prévu.»

Prévention et intervention

Au Canada, environ 40 % des grossesses surviennent alors qu'elles ne sont pas planifiées. «Elles ne résultent pas toutes de coercition reproductive, bien sûr, mais il y a sans doute des cas où les femmes ont été forcées de tomber enceinte», note Sylvie Lévesque.

Les facteurs classiques associés à la violence conjugale – jeune âge, faible scolarisation et autres –  s'appliquent sans doute au phénomène de coercition reproductive, mais cela reste à confirmer, précise la chercheuse.

Son étude permettra d'identifier les différentes formes de coercition reproductive et les contextes au sein desquels elles surviennent, et de distinguer les chronologies et les processus qui concourent à sa survenue. «Ces résultats permettront de bonifier les connaissances actuelles sur cette problématique et de proposer des stratégies d'intervention et de prévention ancrées et adaptées aux besoins des jeunes femmes québécoises», conclut Sylvie Lévesque. 

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