Une spirale ascendante

Les salaires vertigineux des hauts dirigeants se conjuguent avec la financiarisation des entreprises.

9 Mai 2017 à 9H22

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

La rémunération des hauts dirigeants d'entreprise s'éloigne de plus en plus du salaire moyen des employés. Image: Istock

Les juteuses augmentations de salaire des cinq dirigeants de Bombardier qui ont soulevé la colère des Québécois il y a quelques semaines sont loin d'être un cas isolé. La spirale ascendante de la rémunération des hauts cadres d'entreprises semble ne pas vouloir s'arrêter depuis les années 1990. Selon la chargée de cours en sociologie Audrey Laurin-Lamothe, ce phénomène, observable dans plusieurs pays de l'OCDE, est concomitant avec la montée en puissance des marchés financiers.

«La hausse des revenus des patrons de Bombardier est typique de la transformation du mode de rémunération des dirigeants d'entreprises, note la jeune chercheuse. Ce ne sont pas seulement les PDG qui en bénéficient, mais la haute direction au complet: les directeurs des finances, des investissements, des opérations et des ventes.» Si la rémunération des hauts dirigeants d'entreprise s'éloigne de plus en plus du salaire moyen des employés, «l'écart de salaire entre les PDG et les directeurs s'est rétréci ces dernières années», ajoute la chercheuse.  

Récipiendaire en 2011 de la prestigieuse bourse Vanier (d'une valeur de 50 000 dollars par année pour une durée de trois ans), Audrey Laurin-Lamothe vient de de soutenir sa thèse de doctorat à l'UQAM. Elle s'intéresse, notamment, à la financiarisation de l'économie et à la formation des élites financières.

La hausse de salaire des dirigeants de Bombardier est indissociable de la financiarisation des grandes entreprises, soutient la chercheuse. «La financiarisation désigne la place grandissante occupée par les opérations financières parmi l’ensemble des activités: placements, vente et achat de produits dérivés et titrisation. Les activités traditionnelles associées à la croissance industrielle, comme la construction d’usines et la vente, deviennent secondaires par rapport aux activités financières.»

Une élite financière

Depuis les années 1990, les hauts cadres se perçoivent comme des membres de l'élite financière, attitrés à la profitabilité financière de l'entreprise, souligne Audrey Laurin-Lamothe. «Les options d’achat d’actions, les unités d’actions fictives et les primes en espèces associées à l’augmentation de la valeur boursière deviennent des dispositifs déployés par les conseils d’administration – et par leurs comités de rémunération –  pour convaincre les hauts dirigeants d’opérer le virage vers la financiarisation.»

La financiarisation a aussi incité les hauts cadres à augmenter la rentabilité financière et la liquidité du titre de l’entreprise en déployant des stratégies organisationnelles visant à agir favorablement sur les perceptions des analystes financiers. «On a adopté le modèle Toyota d'organisation de la production, qui vise à éviter tout gaspillage de temps, de moyens et de ressources», observe la chercheuse. Cette réorganisation du travail a été jumelée à la délocalisation de la production, qui s'est accrue dans le cadre des accords de libre-échange, et au recours à la sous-traitance. À cela s'ajoute le phénomène des licenciements. «Après le prêt accordé à Bombardier par le gouvernement du Québec, en 2015, l'entreprise a supprimé 7 000 emplois, dont 2 400 au Québec.»

Marché de référence

Influencées par les normes financiarisées de gouvernance, les entreprises cotées en bourse ont de plus en plus recours à des firmes-conseils – perçues comme des instances de validation par les marchés financiers – pour élaborer les plans de rémunération de leurs dirigeants. Cela s'applique également à des organisations publiques, telles que la Caisse de dépôt et de placement et Hydro-Québec. «Le plan de rémunération est établi par rapport à un marché dit de référence, en comparant les entreprises d'un même secteur dotées d'une même capitalisation boursière», note Audrey Laurin-Lamothe.

Plus précisément, la rémunération de la haute direction est établie sur la base d'une comparaison avec les salaires payés dans des entreprises similaires à travers le monde. «Le marché de référence accroît les disparités salariales au sein des organisations, puisque les paramètres de rémunération des hauts dirigeants tranchent avec ceux des travailleurs moyens, qui sont établis localement, souligne la chercheuse. De plus, le marché de référence n’est pas statistiquement représentatif, car il est constitué des entreprises clientes de la firme-conseil responsable du plan de rémunération.»

Limiter les disparités

Audrey Laurin-Lamothe croit qu'il est possible de limiter la rémunération des hauts dirigeants. «L’administration municipale de Portland, en Oregon, a instauré récemment la première mesure fiscale visant à limiter les disparités de rémunération au sein des organisations: une surtaxe de 10 % est prélevée sur les revenus de l’entreprise dans les cas où la rémunération des dirigeants est plus de 100 fois supérieure à la médiane de celle des employés et une surtaxe de 25 % est imposée dans les cas où la proportion grimpe à plus de 250.» En France, on a plafonné la rémunération de la haute direction à la hauteur des salaires de la fonction publique dans les entreprises privées où l’État a une participation majoritaire.

«Les pays les plus performants sur le plan économique, comme les pays scandinaves, sont ceux qui encadrent le mieux le secteur privé, souligne la chercheuse. C'est aussi dans ces pays que l'on trouve la réglementation la plus serrée et les indicateurs de bien-être les plus élevés.»

Les écarts de revenus grandissants entre les très riches et les autres sont à prendre au sérieux, car ils alimentent les frustrations, le cynisme et les populismes, estime Audrey Laurin-Lamothe. «Nous assistons au retour des grandes inégalités, un phénomène semblable à celui observé au tournant des années 1930, période de crise économique et sociale et de montée de l'extrémisme de droite.»

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