Soutenir les élèves autistes

Un nouveau site web est lancé pour favoriser la communication et la socialisation.

21 Avril 2017 à 15H22

En classe, la littérature jeunesse joue un rôle de médiation pour favoriser la lecture et l'écriture. Photo: Site web Litter-action'ailes

Un peu plus de 8 300 enfants autistes fréquentaient les écoles publiques du Québec en 2010-2011, deux fois plus qu'en 2005, selon la Fédération québécoise de l'autisme. Il s'agit de la catégorie d'élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage (EHDAA) la plus nombreuse au Québec.

Dans le cadre du mois de l'autisme, la professeure du Département d'éducation et formation spécialisées Delphine Odier-Guedj a procédé, le 20 avril, au lancement du site web Litter-action'ailes. Celui-ci propose des ressources théoriques et pédagogiques consacrées à l'utilisation de la littérature jeunesse en classe, afin de favoriser la communication et les interactions chez les élèves autistes âgés entre 5 et 12 ans, fréquentant des classes spécialisées dans des écoles ordinaires.

«La littérature jeunesse est un outil permettant de créer un espace de parole. Elle contribue au développement des compétences langagières du jeune autiste en améliorant sa communication spontanée et en diminuant ses productions verbales stéréotypées», souligne Delphine Odier-Guedj, membre du Centre d'études et de recherches pour favoriser l'apprentissage (CERFA), qui intervient auprès d'élèves souffrant du trouble du spectre de l'autisme (TSA), de déficience intellectuelle ou de dysphasie.

Litter-action'ailes est destiné aux enseignants des classes spécialisées ou régulières, aux formateurs d'enseignants, aux professionnels et techniciens en éducation spécialisée ainsi qu'aux familles dont les enfants ont un TSA ou des difficultés à communiquer et à interagir. Il offre un panorama d'activités réalisées en classe – plus de 70 extraits vidéos –, commentées par près d'une vingtaine d'enseignantes. «L’idée est de rendre compte de la réflexion des enseignantes qui, en partant des difficultés et des forces des élèves, mettent en œuvre des aménagements pédagogiques ajustés aux besoins éducatifs des enfants», dit la professeure.

Collaboration France-Québec

Le nouveau site est issu de la collaboration entre Delphine Odier-Guedj, la professeure Anne Gombert, de l'Université d'Aix-Marseille, et la conseillère pédagogique Valérie Maurel, maintenant inspectrice de l’éducation nationale en France. «Cette collaboration a conduit à la création d'une communauté d'apprentissage, formée d'une vingtaine d'enseignants désireux de développer de nouvelles pratiques pédagogiques en vue de scolariser des enfants autistes», précise Delphine Odier-Guedj. Les chercheuses françaises ont réalisé, entre 2011 et 2016, un dispositif de recherche-formation intitulé «Littérat’ed », basé sur l'usage d'albums jeunesse pour favoriser la communication entre les élèves.

Le Laboratoire d'analyses interactionnelles, une infrastructure de recherche dirigée par Delphine Odier-Guedj et financée depuis 2012 par la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI), a aussi favorisé la création de Litter-action'ailes. Le Laboratoire constitue, partage et analyse des bases de données issues de l'observation de situations d'interactions au sein de classes spécialisées ou régulières. Il comprend du matériel mobile (caméras) transportable dans les classes, du matériel fixe dans le laboratoire, mais accessible à distance, et un logiciel d'analyse du non verbal appelé PANDA (plateforme d'analyse de documents audiovisuels).

Approches novatrices

Il y a 10 ans à peine, les approches interactionnelles, telles que les classes littéraires et  Floortime (d'origine américaine), n'existaient pas au Québec. Aujourd'hui, elles sont considérées comme novatrices.

La professeure Delphine Odier-Guedj en classe avec un goupe d'enfants.Photo: Site web Litter-action'ailes

En classe, la littérature jeunesse joue un rôle de médiation pour favoriser la lecture et l'écriture. Certains enfants seront capables de lire l'histoire, d'autres pourront reconnaître des mots, d'autres encore associeront des images à des mots. La forme graphique devient un support facilitant le développement du langage verbal et non verbal, un centre de gravité autour duquel s'organisent diverses activités. «Il ne s'agit pas seulement de lire une histoire, mais de mettre en place un dispositif qui exploite la vue, l'ouïe, le toucher, le corps en mouvement, note la professeure. On pourra, par exemple, décortiquer les caractéristiques des personnages de pirates présents dans un album, jouer à être ces pirates en se déguisant, créer les décors de l'action. Les élèves vivent ainsi des activités de mime, de théâtre, de chant, qui leur font partager un sens commun et des sensations. C'est ce qu'on appelle l'intermodalité: agir sur tous les sens en même temps.»

S'adressant aux enfants de la maternelle et du primaire qui communiquent peu ou pas, l'approche Floortime est basée sur la stimulation par le jeu. Les enseignants sont invités à jouer avec l'enfant afin de l'aider à exprimer ses sentiments et ses idées par des mots ou des gestes. «L'enseignant joue d'abord en parallèle avec l'enfant – en utilisant les mêmes objets et en suivant le même rituel –, puis s'introduit graduellement dans son jeu pour étendre son champ d'intérêt et pour introduire des contenus d'apprentissage spécifiques: couleurs, lettres, parties du corps, etc.», explique Delphine Odier-Guedj.

Les pédagogies interactionnelles requièrent une attention précise portée aux difficultés des élèves, une organisation particulière de l'espace et du temps en classe, des mises en situation visuelle et kinésique, et un partage d'expériences communes.

Formation déficiente

Selon la professeure, la formation initiale en adaptation scolaire des futurs enseignants demeure lacunaire dans les universités québécoises, tant sur le plan des connaissances théoriques du TSA que sur celui des interventions pédagogiques avec les élèves qui en sont atteints.

«Certains cours abordent le TSA et autres troubles du développement, mais les futurs enseignants ne reçoivent pas de formation spécifique sur les liens à faire entre les difficultés des élèves à interagir et à développer leur langage, observe Delphine Odier-Guedj. Souvent démunis, certains d'entre eux s'inscrivent au programme de DESS en intervention éducative auprès des élèves avec trouble envahissant du développement, offert par la Faculté des sciences de l'éducation.»

Dans quelques commissions scolaires, comme la Commission scolaire de Montréal (CSDM), on impose aux enseignants de suivre la formation TEACCH pour être titulaire d'une classe qui accueille des élèves autistes. «Cette approche, qui date d'une quinzaine d'années, tend à faire abstraction des liens entre le développement du langage et celui des interactions sociales dans l'acquisition des connaissances de base», souligne la chercheuse.

L'enjeu de la scolarisation des enfants ayant un TSA est d'éviter une socialisation sans enseignement ou, à l’inverse, un enseignement sans socialisation. «Les objectifs de scolarisation ne doivent pas privilégier les seuls apprentissages relationnels ni une accumulation de savoirs. Tout enfant en situation de handicap a besoin autant que d'autres d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à parler et à interagir dans différents contextes sociaux», conclut Delphine Odier-Guedj.  

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