Six défis pour Montréal

Comme toutes les grandes métropoles, Montréal fait face à de nombreux défis. Et si les solutions se trouvaient du côté de la recherche?

13 Avril 2017 à 10H36

Illustration: Luc Melanson

Innovation

Défi: Comment créer un quartier qui stimule l'innovation?

Projet de recherche: Approche critique du rôle de l’urbanisme dans la fabrique des lieux d’innovation, CRSH, Développement Savoir, 2016-2018

Chercheuse: Priscilla Ananian, professeure au Département d’études urbaines et touristiques, ESG UQAM

«L'urbanisme participe, selon moi, à la fabrication des lieux d'innovation en favorisant une meilleure synergie entre les habitants, les entreprises et l'administration publique», affirme Priscilla Ananian.

La jeune chercheuse, qui a visité des quartiers voués à l'innovation dans une demi-douzaine de villes nord-américaines, s'intéresse particulièrement à ceux de Montréal: le Quartier de l'innovation – lancé en 2013 dans Griffintown par l'École de technologie supérieure et l'Université McGill, auxquelles se sont jointes l'Université Concordia et, plus récemment, l'UQAM –, mais aussi la Cité du multimédia et le pôle Saint-Viateur Est, dans le Mile-End, où se sont installés la compagnie de jeux vidéo Ubisoft ainsi que de nombreux ateliers d'artistes et de jeunes designers.

«Pour revitaliser un territoire, il faut non seulement des espaces résidentiels, mais aussi des commerces, des entreprises et des espaces publics, soutient Priscilla Ananian. De plus en plus, la nouvelle économie – celle d'Internet et du multimédia –  appelle une nouvelle forme de mixité urbaine à l'échelle locale, celle des quartiers.»

L'urbanisme joue un rôle différent selon les quartiers, observe Priscilla Ananian. Dans le cas de la Cité du multimédia, ce fut un rôle d'initiateur, en favorisant l'aménagement des infrastructures nécessaires dans l'ancien Faubourg des Récollets pour attirer des entreprises liées au secteur de la nouvelle économie. Dans le Quartier de l'innovation, il s'agit plutôt d'un rôle d'accompagnateur, en aidant les acteurs du projet à s'investir dans le quartier et à dialoguer avec la communauté.

L'exemple le plus novateur en matière d'urbanisme demeure le pôle Saint-Viateur Est, juge la professeure. «Nous assistons là à une forme d'urbanisme intégrateur, où tous les acteurs essaient de faire avancer ensemble les projets du quartier, au fur et à mesure que ceux-ci se présentent.» Elle cite le cas du Champ des possibles, cette friche industrielle aux abords de la voie ferrée et de l'ancien couvent des Carmélites, que les citoyens se sont appropriée pour en faire un lieu de biodiversité urbaine.

Selon Priscilla Ananian, l'urbanisme réglementaire, reposant essentiellement sur des questions de zonage, est réducteur et dépassé. «Il faut aller vers un urbanisme de projet, flexible, créatif et collaboratif. La mobilité urbaine, l'économie d'énergie, le transport durable et les avancées de la ville intelligente, par exemple, peuvent être prétextes à de l'innovation sociale et technologique.»

Climat

Défi: Comment se préparer aux bouleversements climatiques?

Projet de recherche: Programme de la Chaire de recherche sur les risques de catastrophes d’origine hydrométéorologique

Chercheur: Philippe Gachon, professeur au Département de géographie et titulaire de la Chaire

Compte tenu de l’augmentation anticipée des aléas météorologiques – pluies torrentielles, canicules, redoux hivernaux, verglas –, la Ville doit être prête à réagir à des phénomènes extrêmes pouvant avoir d’importantes répercussions économiques, sociales, sanitaires et environnementales.

«Les redoux hivernaux qui se produisent de plus en plus fréquemment mettent à rude épreuve nos infrastructures municipales vieillissantes», observe Philippe Gachon (Ph.D. sciences de l'environnement, 99). À preuve, les nids-de-poule qui transforment les rues de la ville en véritables parcours à obstacles pendant l'hiver. L'été, ce sont les précipitations intenses qui font pression sur le système d'égout, provoquant des débordements aux conséquences coûteuses et potentiellement dangereuses sur le plan sanitaire.

«Lors de la crise du verglas, en janvier 1998, la Ville de Montréal était passée à un cheveu du black out, rappelle le chercheur. On avait aussi frôlé la catastrophe en matière d'approvisionnement en eau potable.»

Le rapport de la commission Nicolet rédigé à l'issue de cette crise recommandait de mieux protéger les infrastructures de distribution d'électricité, non seulement contre le verglas, mais aussi contre les autres risques météorologiques (les vents violents causent plus de dommages que le verglas). «Pourtant, il n'existe à Montréal aucun plan d'enfouissement des lignes électriques, comme on en trouve dans plusieurs villes d'Europe», déplore Philippe Gachon.

Pour évaluer les risques de catastrophe, le degré d'exposition d'une région est pris en considération. «Parmi les grandes villes du Nord, Montréal a un degré d'exposition élevé, affirme le chercheur. Nous connaissons, par exemple, des accumulations de neige et des tempêtes hivernales beaucoup plus importantes qu'une ville comme Moscou.»

On considère aussi la vulnérabilité des infrastructures – celles de Montréal sont dans un piètre état – et de la population. «Lors des grandes vagues de chaleur, on constate une augmentation de la morbidité et de la mortalité dans certains quartiers qui comptent davantage de personnes âgées», observe le chercheur, qui a collaboré à la production d'un guide pour déterminer les seuils d'alertes aux canicules.

«Pendant longtemps, les ingénieurs et décideurs municipaux ont pris des décisions en fonction d'un climat stable, dit Philippe Gachon. Cela ne peut plus être le cas. Avec l'augmentation des risques météorologiques, il faut changer nos façons de faire et utiliser les plus récentes connaissances scientifiques pour revoir les designs d'infrastructures et mettre en place de meilleurs systèmes d'alertes météorologiques.»

Transport

Défi: Comment améliorer la fluidité des déplacements dans la ville?

Projet de recherche: Le TOD dans les grandes villes canadiennes : évaluation d'un instrument local de coordination urbanisme-transport autour de la prise en compte des inégalités socio-spatiales, CRSH, Développement Savoir, 2015-2020

Chercheuse: Florence Paulhiac, professeure au Département d'études urbaines et touristiques et titulaire de la Chaire In.SITU Innovations en stratégies intégrées transport-urbanisme, ESG UQAM

Dans le but de freiner l'étalement urbain et l'utilisation de la voiture, les plans d'aménagement des grandes métropoles occidentales misent tous, ou presque, sur des projets de transit-oriented development (TOD), ces modèles de quartiers organisés autour des transports collectifs et actifs. «Le modèle a l'air simple, mais il pose des défis de mise en œuvre colossaux, car il oblige les acteurs du transport et de l'urbanisme à travailler ensemble», observe Florence Paulhiac.

Les éléments pour réussir un TOD sont connus: une station de transport (bus, métro, train) entourée de constructions denses et mixtes (résidentielles et commerciales) cédant la place à des constructions de densités décroissantes en allant vers la périphérie. En revanche, on n'explique jamais comment s'y prendre pour les intégrer dans un plan cohérent. «Chaque TOD devient donc une expérimentation unique, poursuit la chercheuse. Notre hypothèse, c'est que la manière de collaborer, incluant les débats et les conflits inhérents à ce type de projet, influence grandement le contenu final du TOD et ses effets à long terme.»

Florence Paulhiac coordonne une équipe montréalaise, mais aussi des équipes basées à Vancouver, Toronto et Ottawa/Gatineau. «On pourra comparer Montréal à d'autres grandes villes canadiennes où des projets semblables ont été réalisés ou sont en cours.»

La première année de recherche a porté sur Montréal. Il y a présentement 17 projets de TOD en phase de planification ou de réalisation dans la région métropolitaine. «Jusqu'à maintenant, nous avons observé que les acteurs impliqués réfléchissent aux manières de collaborer en amont des projets. Ils inventent des modalités de coopération, ils expérimentent. Il nous reste à voir si ces dispositifs de collaboration produiront des résultats bénéfiques en matière de TOD.»

Spécialiste des politiques publiques, Florence Paulhiac estime que la fluidité des transports n'est pas qu'une question d'offre de transport collectif. «Certes, il faut développer des infrastructures performantes, mais la mobilité est également liée à l'aménagement du territoire, lequel dépend de la synergie entre les politiques publiques en transport et en urbanisme. On ne s'en sort pas: pour améliorer la fluidité des déplacements, il faut s'assurer que tous les acteurs travaillent ensemble dès le départ.»

Gentrification

Défi: Comment revitaliser sans exclure?

Projet: Revitalisation et « gentrification »: de l'affordance des lieux à la résilience culturelle, CRSH Savoir (2015-2019)

Chercheuse: Hélène Bélanger, professeure au Département d'études urbaines et touristiques

Griffintown, Hochelaga-Maisonneuve… Des quartiers autrefois à l'abandon sont maintenant recherchés par suite de l'arrivée de nouveaux résidents, de commerces et de restaurants plus raffinés. Une gentrification pas toujours appréciée des populations en place, qui a même donné lieu à des éclats de violence contre des commerçants.

«Comment revitaliser un quartier sans exclure? C'est la question!», s'exclame Hélène Bélanger (B.Sc. urbanisme, 98). Au départ, les projets de revitalisation ont souvent de très beaux objectifs, remarque-t-elle. «On ne veut pas repousser les populations locales. Au contraire. Souvent, on veut les inclure. Mais la revitalisation crée un nouveau buzz et les lois du marché font en sorte que plus il y a de demande, plus les loyers augmentent. C'est là que les gens sont exclus.»

Pour éviter de revitaliser des quartiers au détriment des populations en place, il faut prévoir des mécanismes de protection afin de les soustraire aux pressions immobilières. «Or, c'est souvent le morceau qui manque dans les plans de revitalisation», mentionne la chercheuse.

Surtout que les mesures ne sont pas faciles à orchestrer. Si les groupes communautaires réclament une limitation des augmentations de loyer, les associations de propriétaires –

qui, de leur côté, subissent des augmentations de taxes foncières – s'y opposent tout naturellement.

La solution: investir dans le logement social. Le problème, c'est que très peu de nouveaux projets de ce type ont vu le jour au cours des dernières années. Au contraire, le fédéral s'est retiré du financement de ces programmes, mettant en péril plusieurs projets existants.

La revitalisation est avantageuse, observe Hélène Bélanger. «En embellissant les quartiers, on attire de nouvelles populations et on fait augmenter les valeurs foncières, ce qui se traduit par une hausse de rentrées fiscales dans les coffres de la Ville. Une partie de ces revenus peut être redistribuée sous forme de services à la population. Mais il faut protéger les résidents les plus vulnérables.»

Même des efforts de revitalisation (parcs, mobilier urbain, services) destinés aux populations locales peuvent avoir pour résultat de faire augmenter la valeur des propriétés et, à terme, de chasser ces gens de leur quartier, souligne la chercheuse. Conséquence? «À défaut d'investissements dans le logement social, à défaut de protections adéquates pour les locataires, des mouvements – parfois radicaux – s'opposent à toute forme de revitalisation, qu'ils associent automatiquement à la gentrification.»

Éducation

Défi: Comment favoriser l'intégration des élèves allophones?

Projet de recherche: Conception, déploiement et évaluation d'un programme de formation pour les enseignants œuvrant auprès des élèves allophones en classes d'accueil et ordinaires, ministère de l'Éducation

Chercheurs: Simon Collin et Valérie Amireault, professeurs au Département de didactique des langues

Afin de favoriser la réussite des élèves allophones issus de l’immigration, les professeurs Simon Collin et Valérie Amireault, du Département de didactique des langues, ont participé à la mise sur pied d'un programme de formation continue destiné aux enseignants de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Conçu en collaboration avec des conseillers pédagogiques et des enseignants de la CSDM, le projet a duré quatre ans.

«L'objectif était de proposer des pratiques et des ressources afin d'améliorer les compétences professionnelles des enseignants dans le but de faciliter le passage des élèves de la classe d’accueil à la classe ordinaire», explique Simon Collin.

Pour les élèves allophones, le séjour en classe d'accueil dure en moyenne un à deux ans, au cours desquels ils suivent des cours intensifs de français afin d'intégrer le plus rapidement possible les classes ordinaires. «Cette période transitoire n'est pas très bien balisée, observe le chercheur. Il n'existe pas de consignes précises permettant aux enseignants en classe d'accueil de savoir quand diriger un élève vers la classe ordinaire. L'élève est-il prêt? Va-t-il réussir sa transition? La formation a mis cette problématique en lumière et tenté d'y remédier.»

De leur côté, les enseignants des classes ordinaires, qui n'ont pas de formation en français langue seconde ou d'expérience en classe d'accueil, ne savent pas toujours comment intégrer les élèves allophones au cursus régulier. Le déclassement des élèves allophones quand ils arrivent en classe ordinaire est une des réalités auxquelles les enseignants doivent faire face. «Quand ces élèves quittent la classe d'accueil, ils sont parmi les meilleurs, tandis qu'en classe régulière, ils se retrouvent parmi les derniers. C'est un coup dur pour l'estime de soi», remarque le professeur, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socioculturels du numérique en éducation et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante de l'Université du Québec (CRIFPE-UQ).

Les professeurs et leurs collègues de la CSDM ont eu l'idée de bonifier le programme de formation continue en réalisant un webdocumentaire et un site web interactif destinés au personnel scolaire œuvrant tant auprès des élèves nouvellement arrivés que des élèves plurilingues en classe ordinaire.

Forêt urbaine

Défi: Comment améliorer le couvert forestier montréalais?

Projet de recherche: Programme de la Chaire de recherche CRSNG/Hydro-Québec sur le contrôle de la croissance des arbres

Chercheur: Christian Messier, professeur au Département des sciences biologiques et titulaire de la Chaire

«On estime que 20% des arbres de Montréal seront détruits par l'agrile du frêne, un parasite importé d'Asie. Profitons de cette crise pour faire les choses autrement», propose Christian Messier. Dans certains quartiers, plus de 40% des arbres appartiennent à la même essence, résultat de politiques passées privilégiant quelques espèces jugées plus résistantes, note le chercheur. «Ce n'est pas propre à la Ville. En forêt aussi, on privilégiait les monocultures. Le problème, c'est qu'un nouveau parasite qui s'attaque à une espèce plantée en monoculture peut tuer tous les arbres!»

Les travaux menés à la Chaire visent à définir des stratégies qui auront des impacts à long terme sur la résistance du couvert forestier. «En ville comme en milieu naturel, on prend de plus en plus conscience de l'importance de la biodiversité», observe Christian Messier.

À la Chaire, on étudie la sensibilité des différentes espèces d'arbres à la sécheresse, au vent, aux maladies, aux parasites. Ainsi, on fera en sorte que tous les arbres plantés dans un quartier ne subissent pas le même stress en même temps. On favorise également les plantations groupées. «Je trouve dramatique de voir un arbre planté tout seul, dans sa fosse, sur un trottoir, déplore le chercheur. Les arbres ne sont pas faits pour vivre de façon isolée.»

Un projet de recherche a pour but de déterminer les meilleurs assemblages. «Pour favoriser la croissance et la résistance aux stress environnementaux, l'idéal consiste à planter différentes espèces d'arbres en les regroupant avec des arbustes et des fleurs pour créer de véritables mini-écosystèmes», affirme le biologiste.

La forêt urbaine comporte de multiples effets positifs, rappelle-t-il. Les arbres créent de l'ombrage, ce qui a des conséquences bénéfiques en cas de canicule. En contrant les îlots de chaleur, ils diminuent les besoins en climatisation. Avec le CO2, ils fixent les particules en suspension dans l'air et contribuent grandement à réduire la pollution. La canopée urbaine a aussi pour effet de tempérer la puissance des précipitations, donc de limiter l'érosion des infrastructures et les risques de débordements d'égouts.

«Plusieurs études ont démontré que les arbres ont un effet apaisant sur l'être humain, dit Christian Messier. Quand on plante plus d'arbres dans un quartier, la criminalité diminue. On a même montré qu'un patient hospitalisé qui a une vue sur un arbre se rétablira plus rapidement qu'un patient dont la vue donne sur un mur!»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 15, no 1, printemps 2017.

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