Une violence symbolique

Lori Saint-Martin critique la surreprésentation de la littérature masculine dans la couverture médiatique.

28 Février 2017 à 13H30

Une étude menée à l'automne 2015 par Lori Saint-Martin montre que seulement 33 % des comptes rendus de six grands journaux de cinq pays portent sur des livres signés par des femmes. Photo: Nathalie St-Pierre

Dans une lettre ouverte adressée au Devoir, qui a suscité beaucoup de réactions sur Facebook en décembre dernier, la professeure du Département d'études littéraires Lori Saint-Martin exigeait plus de parité entre les sexes dans le cahier Livres du quotidien. «Entre la première semaine d'octobre et la première semaine de décembre 2016, 68 % des comptes rendus publiés portaient sur un livre d'homme et 32 % sur un livre de femme, écrivait-elle. Pire, sept des huit auteurs ayant eu droit au grand article de la couverture étaient des hommes.»

Membre de l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), Lori Saint-Martin s'intéresse depuis quelques années à la part de la couverture médiatique que reçoivent les livres écrits par des femmes. Dans une étude menée à l'automne 2015 dont les résultats seront bientôt publiés en France, elle montre que seulement 33 % des comptes rendus de six grands journaux de cinq pays – Canada, États-Unis, France, notamment –  portent sur des livres signés par des femmes. En janvier dernier, elle a publié un article sur le site web de Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL), intitulé Le deuil, le combat: du manspreading littéraire à la parité culturelle.

«La faible présence de livres publiés par des femmes dans les journaux et les magazines témoigne des inégalités culturelles entre les hommes et les femmes, soutient la professeure. Ces inégalités ont un trait commun: l'effacement des voix et de l'expérience des femmes, lequel correspond à une violence symbolique.»  

Si on est auteur, l'important est d'être lu. Et les médias sont l'un des maillons clés de la visibilité, dit Lori Saint-Martin. «Ces derniers ne font pas que refléter la scène culturelle, ils fabriquent aussi les réputations. Les recensions de livres dans les journaux et les magazines nous disent ce qu'il faut lire, qui est important, quelles voix comptent, quels ouvrages s'imposent. La voie du succès pour une auteure commence quand son livre fait l'objet d'une recension élogieuse, quand elle obtient la première page du cahier littéraire du Monde ou du New York Times

Une lente évolution

Les derniers chiffres de FCAL pour 2015 suggèrent une lente évolution vers une plus grande équité en matière de recension des livres. «Plus de femmes signent des comptes rendus, ce qui explique que l'on donne un peu plus d’espace aux livres des femmes que par le passé», note la chercheuse. Pour l’ensemble du Canada, 40% des livres recensés en 2015 ont été écrits par une femme, 52 % par un homme. Dans les publications de langue anglaise, les femmes ont publié un peu plus de comtes rendus (55 %) que les hommes (42 %). Par contre, elles sont fortement minoritaires dans les publications francophones (29 % contre 67 %). «Le Québec fait baisser la moyenne canadienne, souligne Lori Saint-Martin. Les publications n’ont pas été soumises aux mêmes pressions que leurs équivalents de langue anglaise au Canada, dont le public est plus sensibilisé à la question de la parité. Le Québec est aussi culturellement plus près de la France, où la parité culturelle est loin d'être acquise.»

Les hommes journalistes ont tendance à favoriser les publications masculines. «Au moins les deux tiers de leurs articles portent sur des livres d'hommes», observe la professeure. Les femmes consacrent beaucoup plus d'articles aux livres d'auteurs féminins, tout en réservant 40 % de leurs papiers à des livres d’hommes. «Les chiffres montrent qu'elles sont plus ouvertes d’esprit et plus paritaires que les hommes.»

Le paradoxe de l'innocence       

Beaucoup de gens croient, sincèrement, que la couverture médiatique est équilibrée, et certains pensent même qu'elle favorise largement les femmes. Selon Lori Saint-Martin, le parti pris en faveur des hommes relève du paradoxe de l'innocence. «Aucune publication n’avouera un manque d’intérêt pour les livres des femmes, et pourtant les chiffres montrent que cette indifférence existe. Personne n’efface les femmes et pourtant elles ne sont pas là.»

Certains diront que les chiffres recueillis ne sont pas les bons. D'autres avanceront que si on parle davantage des hommes, c’est parce qu’ils publient beaucoup plus. «La confusion entre le masculin et l’universel est si ancrée qu'on ne voit pas les chiffres, dit la professeure. On ne voit pas tous les hommes qui sont là, mais on voit  les femmes, comme si le parti pris en faveur des hommes se renforçait de lui-même jusqu’à en devenir invisible. Comment voir ce qui n’est pas là ?»

Que compter encore ?

L’importance accordée aux auteurs s'exprime aussi par l'espace qu'ils occupent dans les cahiers littéraires: la première page ou la dernière, les deux pages du centre, ou encore une couverture double. «Dans mon échantillon de l’automne 2015, presque les deux tiers des livres qui figuraient en première page du New York Times (62,5 %) et du Monde des livres (63,6%) étaient l’œuvre d’un homme. Les photographies confèrent, elles aussi, visibilité et prestige. Parmi les auteures photographiées dans Le Devoir, à l'automne 2016, on voyait une quantité disproportionnée de femmes jeunes, belles, minces et tirées à quatre épingles, alors que les hommes étaient choisis sans égard à leur âge ou à leur apparence», souligne Lori Saint-Martin.

Les sujets abordés sont un autre facteur. La meilleure façon d’attirer l’attention des critiques est d’écrire sur un homme, ou sur les hommes en général, ou sur des sujets dits généraux mais qui en réalité intéressent surtout les hommes, note la chercheuse. «La vie des femmes intéresse surtout si elle est scandaleuse. Chez les hommes, on s'intéresse moins à leur vie qu'à leur écriture. Les femmes seront davantage retenues si elles écrivent sur le sexe. C'était le cas de Nelly Arcan qui a été perçue comme une poupée dont on se moquait. Seules les féministes l'ont considérée comme une écrivaine. On aura aussi moins de couverture dans la presse mainstream si on écrit un essai sur les femmes ou un essai féministe.»

Ce qu'il faut changer

Que faire pour favoriser la parité culturelle ? «On doit mettre de la pression sur les rédactions, de l'intérieur comme de l'extérieur, dit Lori Saint-Martin. On doit aussi continuer de compiler les chiffres et les diffuser dans les médias. Enfin, pour que les livres des femmes circulent, il faut s'en procurer, encourager d'autres à les lire, les prêter, former des clubs de lecture.»

La professeure estime que l'on n'a pas encore réussi à vaincre la résistance de l'institution littéraire, y compris à l'université. «Les études littéraires ont intégré un sous-champ d'études féministes, mais celles-ci demeurent marginalisées, dit-elle. Heureusement, les étudiantes sont plus sensibles qu'auparavant à la présence ou à l'absence d'auteurs féminins dans les bibliographies et les plans de cours.»

La parité culturelle implique qu’on rende compte de manière égalitaire des livres des hommes et des femmes pour favoriser l’équité sociale, conclut Lori Saint-Martin. «Si la démocratie est une conversation, il faut se demander quelles sont les voix réduites au silence et se donner les moyens de les faire résonner.»

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