Une architecture à revoir?

L'édifice de la Cour suprême ne fait aucune place à l'histoire des luttes autochtones et à la diversité canadienne.

9 Août 2018 à 11H47

L'édifice de la Cour suprême fait l'objet d'une analyse publiée par le doctorant David DesBaillets dans le prestigieux International Journal of Law in Context.Photo:Wladyslaw, Wikimedia Commons

L'édifice de la Cour suprême du Canada, qui se veut l'incarnation de notre système de justice, ne fait aucune place, dans son architecture et son iconographie, à l'histoire des luttes autochtones et à la diversité de la société canadienne contemporaine. C'est la thèse que soutient le doctorant en sciences juridiques David DesBaillets dans un article publié par le prestigieux International Journal of Law in Context (Cambridge University Press). «On peut se demander si  l'édifice qui loge le plus haut tribunal du pays peut prétendre être le symbole de notre tradition juridique et du rôle qu'a joué la Cour suprême dans la construction du pays», commente l'auteur de cette analyse originale, qui fait le lien entre culture et architecture légale.

C'est en marge de sa thèse que David DesBaillets a mené les recherches qui l'ont conduit à publier cet article (dirigée par Hugo Cyr, doyen de la Faculté de science politique et de droit, sa thèse porte sur le droit au logement et la constitution canadienne). «J'ai commencé à m'intéresser à l'architecture de la Cour suprême à une époque où je vivais à Ottawa, raconte-t-il.  Je me suis questionné sur l'objet physique, sur son histoire, et je me suis demandé quel était le lien entre le droit et l'architecture.» Encouragé par son directeur de thèse, le doctorant a décidé de partager le fruit de ses recherches et de ses réflexions.

Ce bâtiment inauguré en 1941 a été dessiné par le célèbre architecte québécois Ernest Cormier, également concepteur de l'édifice qui abrite aujourd'hui la Cour d'appel du Québec, dans le Vieux-Montréal et du pavillon central de l'Université de Montréal. «Cormier souhaitait faire un bâtiment de style beaux-arts/art déco, un choix d'avant-garde, considéré osé à cette époque très conservatrice», dit le doctorant. L'architecte subira d'ailleurs les pressions de fonctionnaires fédéraux qui souhaitent que le nouveau bâtiment épouse l'esthétique dominante de la colline parlementaire, marquée par le style pittoresque néo-gothique, à l'instar d'une grande partie de l'architecture publique canadienne du début du 20e siècle. Même le premier ministre Mackenzie King a son mot à dire et trouve la proposition de Cormier trop moderniste à son goût. «Ce serait pour contenter le premier ministre que l'architecte aurait ajouté à la structure de l'édifice son toit de style Château», raconte David DesBaillets.  

Un symbole de la justice canadienne?

Ernest Cormier souhaitait faire un bâtiment de style beaux-arts/art déco.Photo: David DesBaillets

Malgré ces compromis, l'édifice de la Cour suprême est généralement considéré comme une heureuse fusion de différents styles architecturaux et comme la représentation  en trois dimensions du rôle que la Cour suprême a joué dans l'histoire du pays.  Or, c'est justement cette prétention que le doctorant remet en question. «C'est un bâtiment très médiatisé, souligne-t-il. Son image apparaît dans les reportages chaque fois qu'une cause est portée devant la Cour. Mais cet édifice est-il vraiment une représentation de la tradition juridique canadienne? Mérite-t-il son titre de symbole du droit au Canada? C'est la question que je pose.»

L'écusson de la Cour suprême dessiné par Ernest Cormier.Photo: David DesBaillets

David DesBaillets analyse en détail les différents éléments architecturaux et iconographiques du bâtiment: les candélabres art déco qui jouxtent les portes  de bronze, les statues de la Justice et de la Vérité qui ornent la façade, le grand hall baigné de lumière, l'écusson de mosaïque créé par Cormier lui-même, les armoiries, les inscriptions en latin, les sièges des juges et l'éclairage de la chambre. «L'édifice et ses éléments décoratifs, par leur style et par leur contenu, font l'apologie de la tradition juridique européenne et de l'héritage colonialiste du Canada, avec, notamment, de multiples références à la couronne britannique et aux colons anglais, écossais, irlandais et français qui ont peuplé le pays, dit-il. La dualité du Canada en tant que pays issu d'un pacte entre peuples anglais et français est aussi illustrée. Mais on ne voit nulle part de référence aux populations autochtones qui occupaient déjà le territoire ni aux nouveaux arrivants.»

«La dualité du Canada en tant que pays issu d'un pacte entre peuples anglais et français est aussi illustrée. Mais on ne voit nulle part de référence aux populations autochtones qui occupaient déjà le territoire ni aux nouveaux arrivants.» David DesBaillets

Il ne fait pas de doute que l'œuvre de Cormier, par sa taille, ses proportions et son design, représente bien la perception que les citoyens ont de l'institution de la Cour suprême et de son rôle au sommet du système législatif canadien, soutient le doctorant. Mais cela ne permet pas, selon lui, de faire l'impasse sur le fait que le bâtiment et ses éléments décoratifs escamotent la contribution des Autochtones à l'histoire nationale et le caractère multiculturel pourtant largement célébré de la société canadienne actuelle.

« Considérant le rôle important joué par la Cour suprême dans la reconnaissance des droits des Autochtones, il est plutôt paradoxal que l'on ne retrouve aucune mention de ces luttes historiques ni aucune représentation symbolique des cultures autochtones dans l'édifice de la Cour. »

David Desbaillets,

Doctorant en sciences jurdiques

«Considérant le rôle important joué par la Cour suprême dans la reconnaissance des droits des Autochtones, il est plutôt paradoxal que l'on ne retrouve aucune mention de ces luttes historiques ni aucune représentation symbolique des cultures autochtones dans l'édifice de la Cour», note David DesBaillets. Il est tout aussi étonnant, selon lui, que l'on ne voit dans l'édifice du tribunal aucune représentation visuelle du multiculturalisme canadien, pourtant défendu par la Cour en tant que gardienne de la Charte. Pour le doctorant, il est grand temps que le pluralisme canadien soit mieux représenté dans cet édifice hautement symbolique du droit canadien.

Publié en ligne en mai 2017, Representing Canadian justice: legal iconography and symbolism at the Supreme Court of Canada  est paru dans l'édition papier du International Journal of Law in Context en mars 2018.

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