Sensibilité et cognition animale

L'Institut des sciences cognitives consacre son école d'été 2018 au «problème des autres esprits».

11 Juin 2018 à 12H55

Une des nombreuses conférences de l'école d'été portera sur la vie intérieure des poissons.Photo: Marie-Claude Bourdon

À quoi cela ressemble d'être une chauve-souris, un éléphant, un chimpanzé, une poule? Est-ce que les différentes espèces animales ont une conscience? Ressentent-elles les choses? Et, si oui, qu'est-ce qu'elles ressentent? Du 26 juin au 6 juillet prochain, des chercheurs de différentes disciplines et de diverses régions du monde débattront de ces questions dans le cadre de l'École d'été 2018 de l'Institut des sciences cognitives, «Le problème des autres esprits: sensibilité et cognition animale», dirigée par le professeur du Département de psychologie Stevan Harnad.

Depuis Descartes, les philosophes s'entendent sur le fait qu'il n'y a aucun moyen de savoir avec certitude ce que ressent un autre être ni même s'il ressent quoi que ce soit, rappelle le professeur. La conscience est le problème «difficile» des sciences cognitives, par rapport au problème «facile» qui consiste à expliquer la mécanique des différentes fonctions cognitives. «Bien entendu, nous pouvons utiliser le langage pour avoir une idée de ce que ressentent les autres êtres humains, dit Stevan Harnad. Mais on ne peut pas le faire avec les bébés, ni avec certaines personnes handicapées qui n'ont pas la parole, ce qui est déjà un problème. Avec les autres espèces, qui  ont des capacités sensorielles différentes des nôtres, c'est encore plus compliqué. C'est pourquoi on parle du "problème des autres esprits".»

De nombreux spécialistes de différentes espèces  – psychologues comparatifs, éthologues, évolutionnistes et neurobiologistes cognitifs – viendront entretenir les participants de l'École d'été des dernières avancées dans ce domaine où l'on repousse sans cesse les frontières de la science.

Des mammifères aux invertébrés, des grands singes aux pieuvres et aux escargots, en passant par les cochons et les souris, il existe un doute quant à la sensibilité, au «ressenti», selon l'expression de Stevan Harnad, des autres espèces. «Pour certains, dit le professeur, le ressenti commence avec les poissons. Mais il y a des gens qui croient que les poissons sont comme des robots. Selon eux, quand on les pêche et qu'ils se comportent comme si cela faisait mal, ce ne sont que des réflexes et, en fait, ils ne ressentent rien. Je crois que ces gens ont tort. Nous aurons d'ailleurs un conférencier, l'éthologue Jonathan Balcombe, qui va nous parler de la vie intérieure des poissons.»

L'École d'été débutera avec une conférence de Gregory Berns, qui a mené des recherches à l'aide de l'imagerie cérébrale démontrant que les chiens font preuve de jalousie. On y parlera aussi des reptiles et des oiseaux. Une conférence abordera la cognition chez les cochons en lien avec leurs conditions d'élevage. Une présentation du philosophe éthicien Gary Comstock sur le concept de l'avenir chez les vaches précédera une conférence du vétérinaire Jean-Jacques Kona-Boun sur les risques physiques et mentaux auxquels les bêtes sont soumises durant le rodéo. Toujours dans le domaine des animaux d'élevage, la neuroscientifique Lori Marino, qui s'intéresse à la cognition des poulets, prononcera une allocution intitulée «The inconvenient truth about thinking chickens».

Il sera aussi question de recherches portant sur la conscience des animaux sauvages. On pourra, entre autres, assister à des conférences sur des recherches démontrant que les dauphins se reconnaissent dans le miroir et que les pieuvres ont une image de soi. Des conférenciers parleront de la vie sociale des primates, du choix des partenaires et de l'écologie cognitive de la monogamie. L'expert en écholocation James A. Simmons viendra répondre à la célèbre question posée en 1974 par le philosophe Thomas Nagel, «À quoi cela ressemble d'être une chauve-souris?», lors d'une conférence intitulée «Now what is it like to be a bat?»

Si la conscience ou le «ressenti» des grands singes fait l'objet d'un assez large consensus, les données sont plus incertaines à mesure que l'on descend dans la chaîne évolutive. «Un expert parlera des émotions chez les insectes, mais cela est controversé, souligne Stevan Harnad. De même, il y aura des scéances sur les plantes, même si, personnellement, je suis de ceux qui croient improbable que les plantes ressentent quelque chose.»

Trois experts parleront de l'oxytocine, une hormone qui incite les mammifères à s'occuper de leur progéniture et, plus largement, à se préoccuper des êtres qui dépendent d'eux. «C'est cette même hormone qui nous rend sensibles aux autres animaux», observe Stevan Harnad, soulignant les implications éthiques des recherches sur la cognition et la sensibilité animale. Ainsi, le juriste Steven Wise, directeur-fondateur du Non Human Rights Project, prononcera une conférence sur les progrès accomplis dans la quête visant à obtenir le statut de «personne» aux grands singes et aux éléphants. De nombreux juristes actifs au Québec dans le domaine des droits des animaux assisteront à cette séance.

«Il faut se figurer ce que ce serait d'être un escargot qui ressent quelque chose aux yeux d'humains qui croient qu'il ne ressent rien.» Stevan HarnadPhoto: Marie-Claude Bourdon

Parmi les conférenciers qui aborderont les conséquences éthiques et juridiques découlant de la reconnaissance des animaux comme êtres sensibles, le philosophe Jonathan Birch s'intéresse au principe de précaution. Ce principe, indique Stevan Harnad, est souvent invoqué dans les débats sur la sensibilité animale. «Puisque c'est à nous, êtres humains, que revient le problème de déchiffrer le ressenti des autres espèces, il faut se figurer ce que ce serait d'être un escargot qui ressent quelque chose aux yeux d'humains qui croient qu'il ne ressent rien, illustre le professeur. C'est ainsi qu'on voit que le problème des autres esprits est aussi un problème éthique.»

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