Victoire en vue pour Poutine

La nostalgie de l'époque soviétique est un thème qui fonctionne bien auprès de l'électorat. 

9 Mars 2018 à 10H56

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Vladimir Poutine est au pouvoir en Russie depuis l'an 2000.Photo: en.kremlin.ru (CC BY 4.0)

Les Russes iront aux urnes le 18 mars prochain afin de réélire Vladimir Poutine. «Ils pourraient manifester leur désaccord envers le pouvoir en place, mais ils ne le feront pas. D'une part, parce que l'opinion publique est manipulée par les médias, contrôlés par l'État. D'autre part, parce que dans le contexte de grande instabilité du système international, le choix de la stabilité s'impose», affirme le politologue Yann Breault, chargé de cours au Département de science politique et co-directeur de l'Observatoire de l'Eurasie.

Ce ne sont pourtant pas les candidats qui manquent dans ces élections présidentielles: ils seront huit à figurer sur les bulletins de vote, dont quatre parfaits inconnus. Les deux opposants les plus sérieux à Vladimir Poutine sont Vladimir Jirinovski et Pavel Groudinine, qui devraient obtenir chacun 8 à 9 % des voix, selon les plus récents sondages.

Vladimir Jirinovski se présente sous la bannière du Parti libéral-démocrate de Russie. «C'est, en réalité, un parti d'extrême-droite patriotique qui critique Poutine pour ne pas être suffisamment dur à l'égard des États-Unis», précise Yann Breault. Pavel Groudinine est le candidat du Parti communiste. «Au début de janvier, sa candidature semblait changer la donne, car son discours sur la stagnation économique et la corruption résonnait dans la population. Mais il a été la cible d'une attaque en règle: on a dévoilé un scandale sur ses comptes personnels en Autriche et cela a entaché sa campagne.»

Le dernier candidat connu du public est une femme, Ksenia Sobtchak, fille d'Anatoli Sobtchak, ancien maire de Saint-Pétersbourg et mentor de Vladimir Poutine. Ancienne vedette de télé-réalité, elle s'affiche comme pro-européenne et fait surtout campagne à l'extérieur du pays. «D'aucuns pensent qu'elle est une marionnette du Kremlin et qu'elle critique férocement Poutine afin de démontrer que la démocratie se porte bien en Russie», souligne le chargé de cours.

Il y a également un grand absent: Alexeï Navalny, un jeune avocat et militant politique qui a fondé, en 2011, une ONG dédiée à la lutte contre la corruption qui prévaut, selon lui, au sein du gouvernement Poutine. Il apparaissait au cours des dernières années comme le seul réel opposant au pouvoir en place. Il s'est déclaré candidat pour la présidentielle dès décembre 2016, mais il a été écarté de la course sous prétexte qu'il a déjà été condamné pour détournement de fonds en 2013 – ce procès a été jugé inéquitable par la Cour européenne des droits de l'homme. «Navalny a appelé à un boycott de l'élection, mais cela ne risque pas de se produire», note Yann Breault.

Sous la bannière du parti Russie unie, Vladimir Poutine doit obtenir plus de 50 % des voix s'il veut éviter la tenue d'un deuxième tour. Les plus récents sondages lui en attribuent un peu plus de 60 %. Les stratèges du gouvernement russe aimeraient que le taux de participation électorale atteigne 70 % et ils souhaitent que Poutine récolte autour de 70 % des voix. «Cela permettrait au régime de bien camper la légitimité du président. Faudra-t-il bourrer quelques urnes pour y parvenir ? C'est à voir…», laisse tomber Yann Breault.

Vingt ans au pouvoir

Vladimir Poutine est au pouvoir en Russie depuis l'an 2000. Il a fait deux mandats de quatre ans, de 2000 à 2004 et de 2004 à 2008. Comme la Constitution de la Fédération de Russie interdit plus de deux mandats constitutifs, il avait cédé sa place en 2008 à Dimitri Medvedev, tout en demeurant à la présidence du parti Russie unie, qui contrôlait les deux tiers de la Douma, le parlement russe. Il s'est présenté à nouveau à la présidence en 2012 et il a été réélu, cette fois pour un mandat de six ans. Sa réélection la semaine prochaine devrait donc l'amener à céder le pouvoir en 2024. «C'est fascinant de constater que même s'il n'a pas encore été réélu, les analystes débattent déjà de sa succession en 2024», observe Yann Breault. Pourrait-il modifier la Constitution pour prolonger son règne comme souhaite le faire le président chinois Xi Jinping? «Peu probable, estime le spécialiste. Il l'aurait fait bien avant.»

«Poutine ne semble plus intéressé par les petits enjeux de politique intérieure. En revanche, il est préoccupé par les grands enjeux de politique internationale et par l'héritage qu'il laissera dans les livres d'histoire.»

Yann Breault

Chargé de cours au Département de science politique

Cette élection est à ce point dans la poche que Vladimir Poutine ne s'est même pas donné la peine de faire campagne, contrairement à 2000, 2004 et 2012. Il a affirmé le besoin de réinvestir dans le développement technologique et de mettre en place une politique sociale afin de réduire la pauvreté de moitié, mais c'est à peu près tout, analyse le chargé de cours. «Poutine ne semble plus intéressé par les petits enjeux de politique intérieure. En revanche, il est préoccupé par les grands enjeux de politique internationale et par l'héritage qu'il laissera dans les livres d'histoire.» C'est ce qui explique le discours enflammé qu'il a prononcé devant le Parlement, le 1er mars dernier, sur le pouvoir que la Russie va reconquérir grâce à ses nouvelles armes nucléaires.

L'héritage de Poutine

La Russie revient de loin. Au cours des 100 dernières années, elle a vécu deux bouleversements politiques majeurs qui ont façonné la géopolitique internationale. La Révolution d'Octobre 1917, dont on a souligné le centenaire l'an dernier, ainsi que la fin de l'Union soviétique, en 1991, sont deux moments marquants du XXe siècle. Les dures années qui ont suivi la fin du régime soviétique ne laissaient pas présager un avenir très radieux.

Au début de son règne, Vladimir Poutine a hérité du conflit avec les indépendantistes islamistes en Tchétchénie. Le 11 septembre 2001, il fut l'un des premiers leaders étrangers à appeler le président américain pour s'en faire un allié dans la guerre au terrorisme. Il a offert l'aide de la Russie en Afghanistan, mais en 2003, George W. Bush a ignoré ses objections au sujet de l'invasion de l'Irak, contournant le conseil de sécurité de l'ONU où la Russie a pourtant un droit de veto.

Tandis que Vladimir Poutine amorçait son second mandat, la Russie semblait bien impuissante face aux volontés géopolitiques de l'Occident, notamment dans les dossiers de l'inclusion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN. «Poutine a surpris le monde entier avec son intervention militaire en Géorgie en 2008, rappelle Yann Breault. C'était une démonstration de force déterminante, qui s'est poursuivie en Ukraine et en Crimée au cours des dernières années. Le président se bat pour conserver son influence sur la région, même si cela exacerbe le niveau de tension internationale.»

«Sa plus grande réussite, et ce sera sans doute son principal héritage, est d'avoir réussi à ramener la Russie à l'avant-scène dans le grand jeu international.»

De la même manière, peu de stratèges occidentaux croyaient que Poutine allait intervenir en Syrie en 2015, mais le président russe a assuré la survie du régime de Bachar el-Assad et s'est positionné comme un acteur incontournable dans ce conflit. «C'est dans ce contexte que le renouvellement de l'arsenal nucléaire annoncé la semaine dernière devient intéressant», juge le politologue. Lors de son discours, Vladimir Poutine a déclaré: «Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous maintenant!»

«Désormais, on imagine mal comment le conflit en Corée du Nord pourrait évoluer sans que les Russes y jouent un rôle majeur, dit Yann Breault.  Et c'est la même chose advenant une éventuelle déstabilisation en Iran.»

En affirmant disposer de technologies balistiques capables de contourner le bouclier de défense anti-missile nord-américain, et donc d'une imposante force dissuasive, la Russie aspire à nouveau au statut de superpuissance. «La nostalgie de l'époque soviétique associée au statut de grande puissance mondiale est un thème qui fonctionne bien auprès de l'électorat, note Yann Breault. Mais au-delà des visées électoralistes, Vladimir Poutine tente de redéfinir le rôle que son pays sera appelé à jouer au XXIe siècle. Sa plus grande réussite, et ce sera sans doute son principal héritage, est d'avoir réussi à ramener la Russie à l'avant-scène dans le grand jeu international.»

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