«En classe!»: partie d'échecs à la Maison-Blanche

Des étudiants en science politique se livrent à un jeu de rôle sur la politique extérieure des États-Unis.

10 Mai 2018 à 16H21

Série En classe!
Un journaliste d'Actualités UQAM redevient étudiant et s'immisce dans un cours offert par l'un des 40 départements et écoles de l'Université.

Dans le cadre d'un cours, huit candidats à la maîtrise et une doctorante en science politique se livrent à un jeu de rôle sur la politique extérieure des États-Unis.
Photo :Nathalie St-Pierre

«Un rapport inédit, qui sera dévoilé ce midi, livrerait des preuves accablantes quant à l'implication de la Corée du Nord dans le développement du programme de missiles balistiques iraniens. Selon ces informations, l'Iran aurait acheminé illégalement du pétrole à Pyongyang en échange des technologies balistiques nord-coréennes, déclare à la télévision le journaliste Alexis Rapin. Jusqu'à maintenant, rappelons-le, l'Iran ne disposait pas de missiles intercontinentaux. Nous attendons la réaction du gouvernement américain sur ce sujet. Seule certitude: si les informations dont nous disposons sont avérées, cela pourrait susciter une crise internationale majeure.»

Le président Trump est abasourdi. Il se tourne vers ses conseillers pour des explications. «Nous devons d'abord vérifier les informations contenues dans ce rapport avec nos agents sur le terrain», indique l'un d'eux. «Monsieur le président, vous devrez discuter rapidement avec vos homologues», dit le conseiller à la sécurité nationale John Bolton. «À qui devrait-on s'adresser en premier lieu?», demande-t-il à ses collègues réunis autour de la table.

Nous ne sommes pas à la Maison-Blanche, mais c'est tout comme. Dans une salle de réunion de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, huit candidats à la maîtrise et une doctorante en science politique se prêtent à un jeu de rôle décisionnel dans le cadre du cours Politique extérieure des États-Unis, donné par le professeur Charles-Philippe David en collaboration avec le doctorant Vincent Boucher. François-Xavier Naudan-Raymond et Albert Mpinda sont co-secrétaires d'État, Francis Desrochers et Marco Bruno Munier sont respectivement directeur du renseignement national (DNI) et directeur de la communauté du renseignement (CIA), Victor Bardou-Bourgeois et Hugo Bernier sont co-secrétaires à la Défense, Mathilde Bourgeon et Thalia D'Aragon-Giguère sont co-secrétaires à la Sécurité intérieure, et Julie-Pier Nadeau est cheffe du Bureau politique de la Maison-Blanche.

Depuis le début du trimestre, les étudiants ont développé une expertise sur les différents acteurs du Conseil de sécurité nationale (National Security Council - NSC) des États-Unis – l'agence centrale qui élabore la politique étrangère américaine. Cinq réunions ont eu lieu pour débattre d'options politiques afin de lutter contre la prolifération d'armes nucléaires et de destruction massive, notamment dans les dossiers nord-coréen et iranien. Les discussions se sont poursuivies en ligne sur le blogue du cours. «Ce forum a permis aux étudiants d'échanger sur l'actualité de la politique extérieure américaine en jouant les rôles attribués en début de session», précise Charles-Philippe David. Après plusieurs semaines de réflexion, de recherche et de préparation, ils doivent aujourd'hui aider le «président» à résoudre la crise internationale qui vient d'éclater sous leurs yeux, sans préavis.

Point de presse matinal

Jusque-là, la réunion matinale du NSC était plutôt tranquille. Arrivé à 8 h 30, le président Trump – incarné par Charles-Philippe David, gestuelle et tics de langage à l'appui – s'est réjoui des frappes américaines du week-end précédent en Syrie, et il a souhaité discuter du dossier nord-coréen en prévision du sommet avec Kim Jong-un. Un tour de table sur les plus récents développements en matière de politique étrangère a permis de constater que chacun maîtrise ses dossiers, statistiques à l'appui.

Le président Donald Trump était incarné par Charles-Philippe David - gestuelle et tics de langage à l'appui - tandis que le vice-président Mike Pence était joué par Frédérick Gagnon.Photo: Nathalie St-Pierre

À 9 h, les représentants de CNN, du Wall Street Journal, de Politico, du Washington Post, du New York Times et du journal Le Monde (Françoise Conea, Louis Collerette, Paul Lorentz, Élisabeth Vallet, Andréanne Bissonnette et Maxime Ricard) ont été admis dans la pièce pour le point de presse quotidien. Chaque conseiller a dû répondre à une ou deux questions, lesquelles touchaient des sujets allant des frappes en Syrie à la sortie de l'ouvrage de l'ancien directeur du FBI James Comey, en passant par les relations avec le régime nord-coréen, avec le Mexique et avec la Chine.

À une question qui lui est adressée, le vice-président Mike Pence (Frédérick Gagnon), un fervent chrétien évangélique, a répondu: «"La crainte des hommes tend un piège, mais celui qui se confie en l'Éternel est protégé", tout en sortant un chapelet de la poche de son veston, forçant les conseillers à réprimer un fou rire contagieux pour ne pas déroger à leur rôle. Une fois la rencontre avec les médias terminée, les discussions se sont poursuivies jusqu'à ce que la porte-parole de la Maison-Blanche (Céline Wuckelt)  interrompe la réunion.

«J'espère que ce geste ne restera pas impuni et que notre réponse sera ferme. On ne peut pas impunément contourner les règles et faire fi de notre opinion, déclare le président Trump quelques minutes après l'écoute du reportage. Nous faisons face à une crise aussi grave que celle des missiles en 1962.» Cela démontre également l'inefficacité du Conseil de sécurité de l'ONU, une institution sclérosée, affirme pour sa part John Bolton (Vincent Boucher). «Les accords que nous concluons sous l'égide des Nations Unies, comme celui sur le nucléaire iranien, sont constamment bafoués, ajoute-t-il. Peut-être devrions-nous envisager d'agir unilatéralement? Toutes les options devraient être sur la table.»

Entrée en scène de l'ambassadrice à l'ONU

Yvanna Michelant incarnait Nikki Haley, ambassadrice des États-Unis à l'ONU.Photo: Nathalie St-Pierre

L'ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies, Nikki Haley (Yvanna Michelant), fait son entrée à 10 h. «J'ai lu le rapport qui sera diffusé plus tard aujourd'hui», annonce-t-elle avant d'en dévoiler le contenu. L'Iran aurait acheminé du pétrole à la Corée du Nord à une vingtaine de reprises en utilisant des bateaux de marchandise et le transbordement aurait eu lieu en Mer de Chine méridionale, précise-t-elle. Des navires auraient même transité par certains ports américains, dont les systèmes informatiques auraient été infiltrés à l'aide de virus par une organisation nord-coréenne. «Quant à l'acquisition de technologies par l'Iran, cela viole les termes de la résolution onusienne de 2015. Nous devrions déchirer cet accord [comme on le sait, le président Trump vient vraiment de retirer les États-Unis de cet accord… même si cela n'a rien à voir avec la situation fictive du cours!] et faire voter une résolution à l'ONU condamnant l'Iran et imposant de nouvelles sanctions, et ce, pour empêcher à tout jamais l'Iran de devenir une puissance nucléaire dotée de missiles intercontinentaux à l'instar de la Corée du Nord», suggère-t-elle au président.

L'ambassadrice recommande elle aussi de considérer toutes les options, y compris militaires, en guise de représailles contre l'Iran. «Je ne saurais suffisamment insister sur la nature et la gravité de la double menace à laquelle nous faisons face aujourd'hui, dit-elle. Nos décisions seront conséquentes et influentes pour l'avenir de la sécurité internationale et celle de notre pays.»

Discussions avec les chefs d'État

Les échanges qui suivent laissent entrevoir les cartes que chacun s'apprête à jouer dans le courant de la journée. Les co-secrétaires d'État, sans surprise, favorisent les canaux diplomatiques, les co-secrétaires à la Sécurité intérieure souhaitent avant tout rassurer la population américaine, tandis que les co-secrétaires à la Défense souhaitent appliquer de la pression sur les régimes de Pyongyang et de Téhéran.

Entre 10 h 30 et 14 h, la garde rapprochée du président réussit à joindre par téléphone le premier ministre japonais Shinzō Abe (Benoît Hardy-Chartrand), la chancelière allemande Angela Merkel (Élisabeth Vallet), le président français Emmanuel Macron (Julien Tourreille) et le président russe Vladimir Poutine (Yann Breault). Après avoir écouté leurs échanges avec le président Trump, les membres du NSC posent des questions à l'un et l'autre des chefs d'État afin de jauger leur appui aux États-Unis. Seul absent de taille: le président chinois, impossible à joindre.

Entre 10 h 30 et 14 h, on réussit à joindre par téléphone les chefs d'État du Japon, de l'Allemagne, de la France et de la Russie.Photo: Nathalie St-Pierre

«Nos alliés sont clairs: ils veulent un règlement diplomatique. Nous avons peu d'appui jusqu'à maintenant pour une frappe militaire», fait remarquer John Bolton. Le président Trump interpelle son vice-président: «Mike? Il faut une réponse ferme, non?»  Le vice-président lance l'idée d'une forme de diplomatie coercitive. «Il faudrait pouvoir faire craindre des représailles si la Corée du Nord et l'Iran ne font pas preuve de bonne volonté», avance-t-il. Le rôle des trois meneurs de jeu est visiblement de pousser les étudiants dans leurs derniers retranchements, entre la volonté de plaire au président et le désir de trouver une solution acceptable pour leurs alliés.

Les membres du NSC semblent unanimes: les États-Unis ne peuvent pas ne pas réagir fermement à cette crise internationale. Mais quels sont les moyens à leur disposition? Deux groupes de travail sont créés afin de trouver une solution: l'un se penchera sur des démonstrations de force, l'autre sur des solutions diplomatiques. Les deux groupes débattront de leurs propositions respectives lors d'une réunion en fin d'après-midi, avant de soumettre une proposition finale au président Trump, qui s'adressera à la nation en fin de journée.

Sprint final

À 15 h, Bob Corker (Christophe Cloutier), sénateur républicain du Tennessee et président de la commission sénatoriale sur les relations extérieures, est invité à se joindre aux discussions finales.

L'un des co-secrétaires à la Défense présente les solutions envisagées par son groupe de travail: mettre sur pied un comité multilatéral de l'ONU pour que l'Iran soit forcée de remettre les pièces d'équipement reçues de la Corée du Nord aux agents de la Commission sur la non-prolifération des armes nucléaires. «On souhaite qu'il soit clairement énoncé que les deux pays ont contrevenu à une résolution de l'ONU et qu'il y ait des sanctions économiques envers l'Iran. On conseille au président de demeurer dans l'accord sur la dénucléarisation, tout en négociant en parallèle un nouvel accord plus contraignant pour l'Iran. Le sommet avec la Corée du Nord doit être maintenu», souligne-t-il.

Chacun joue son rôle à merveille!
Photo: Nathalie St-Pierre

L'autre secrétaire à la Défense présente les solutions militaires. «Nous proposons des exercices militaires amphibies en Corée du Nord, de concert avec nos alliés japonais et sud-coréens. Nous pouvons également mener des cyberattaques sur des infrastructures nucléaires et certaines cibles nord-coréennes. Dans le cas de l'Iran, nous conseillons des frappes chirurgicales sur des bases de missiles iraniennes en Syrie, ainsi qu'un blocus maritime dans le golfe Persique pour contrôler les navires.» La cheffe du Bureau politique précise: «Ces frappes toucheraient l'Iran sans toutefois s'en prendre directement à son territoire.»

Les débats afin de déterminer la solution qui sera retenue sont fascinants. On a l'impression d'assister à une partie d'échecs, les conseillers tentant de prévoir les répercussions internationales de chacune des actions qu'ils s'apprêtent à recommander au président. Les luttes de pouvoir internes se manifestent aussi plus clairement à mesure que les esprits s'échauffent et que le ton monte. Chacun joue son rôle à merveille, mais il n'y a plus de temps. On doit amorcer la rédaction de l'adresse à la nation du président.

Conférence de presse

À 16 h 30, la conférence de presse officielle du président marque la fin de la journée. Celui-ci lit le discours préparé par les membres du NSC. Il intime la Corée du Nord de cesser les transferts de technologies balistiques, sans quoi la tenue du sommet qui doit avoir lieu entre les deux pays pourrait être compromise. Du côté de l'Iran, il annonce avoir mandaté sa représentante aux Nations Unies afin de convoquer une réunion d'urgence du Conseil de sécurité. On propose la création d'une commission d'enquête multilatérale sous l'égide de la Commission contre la prolifération. «Le régime iranien, précise-t-il, devra se montrer coopératif et faire preuve de transparence. Puisque ces armes menacent directement la sécurité des États-Unis et de ses alliés dans la région, nous nous réservons le droit de recourir à la force pour neutraliser les capacités balistiques iraniennes. Advenant que la Corée du Nord et l'Iran refusent la voie de la coopération, les États-Unis d'Amérique et leurs alliés se verront dans l'obligation de recourir à toutes les options, qu'elles soient diplomatiques, économiques ou militaires. Nous voulons rassurer la population américaine que nous faisons tout en notre pouvoir afin d'assurer sa sécurité.»

Photo: Nathalie St-Pierre

Les journalistes présents (les mêmes qu'en matinée) posent leurs questions, lesquelles s'adressent davantage aux différents membres du NSC. «C'est une manière pour nous d'évaluer s'ils ont bien joué leur rôle», expliquera plus tard Charles-Philippe David. Les questions pointues – et insistantes – forcent les étudiants à sortir de leur zone de confort, testant à la fois leur capacité à répondre à brûle-pourpoint et à éviter les pièges que leur tendent les journalistes.

«Je vous félicite car vous avez rempli votre mission en vous engageant totalement dans la simulation, déclare Charles-Philippe David aux étudiants à la fin de l'exercice. Ce faisant, vous avez pu comprendre la complexité des enjeux et des mécanismes de la prise de décision, ainsi que l'imprévisibilité de la politique étrangère américaine.»

Le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand remercie tous les «acteurs» qui ont joué divers rôles au cours de la journée, et plus particulièrement ses deux acolytes, le doctorant Vincent Boucher, qui a coordonné l'ensemble de la simulation, et le titulaire de la Chaire, Frédérick Gagnon, qui a insufflé une dose de réalisme en matière de politique intérieure. «Cet exercice de jeu de rôle n'avait pas été organisé depuis 2005, souligne ce dernier. Ceux qui y ont participé à l'époque nous en parlent encore. Avec le temps, vous réaliserez que vous avez eu la chance de vivre un moment rare et intense, très formateur.»

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