L'érotisme au pluriel

Séduction, hypersexualité, normes et transgression: un ouvrage collectif propose une synthèse des savoirs actuels.

9 Octobre 2018 à 12H34

Notre rapport à la sexualité et à l'érotisme ainsi que les normes et les règles que l'on établit pour les encadrer ne cessent d'évoluer. Photo: Getty/Images

Qu'est-ce que l'érotisme par rapport à la sexualité? Quels sont les liens entre l'érotisme et la culture, les normes et leur transgression? Codirigé par les professeurs du Département de sexologie Martin Blais et Joseph Josy Lévy, l'ouvrage collectif Qu'est-ce que l'érotisme? Philosophie, sciences sociales, clinique (éditions Liber) répond à ces questions en brossant un tableau d'ensemble des savoirs actuels sur la réalité érotique.

«Les réponses sont multiples selon qu'on aborde l'érotisme sous un angle anthropologique, philosophique, neurobiologique, sociologique ou même clinique, observe le sociologue Martin Blais. Elles varient aussi selon les périodes historiques et les cultures.»

Bien qu'il ne traite pas de l'érotisme dans l'art, la littérature ou le cinéma, l'ouvrage constitue une œuvre de synthèse aussi rare qu'utile en rassemblant et en comparant divers points de vue.

Un fait naturel ou culturel?

Deux conceptions de l'érotisme se sont affrontées à travers l'histoire. Selon la première, qualifiée d'essentialiste, l'érotisme serait un fait de nature, le fruit d'un instinct ou d'une pulsion primaire que la société tente de contrôler, de canaliser ou de restreindre. Les érotismes dérivés de fantasmes ou d'actes sexuels n'ayant pas une visée reproductive, par exemple, sont alors considérés comme atypiques, déviants ou pervers. «Certes, on ne peut pas nier les fondements physiques de l'érotisme, dit le professeur, mais pour les tenants de la deuxième conception, aujourd'hui prédominante, l'érotisme serait un produit essentiellement culturel. À partir du milieu du 20e siècle, les travaux sociologiques ont cherché à souligner le caractère socialement construit de nos théories et catégories sur l'érotisme et la sexualité.»

La tradition philosophique occidentale a longtemps perçu l'éros comme étant essentiellement masculin. «La production de savoirs en matière de sexualité et d'érotisme a longtemps été l'affaire des hommes, rappelle Martin Blais. Il a fallu attendre la critique féministe pour reconnaître l'existence d'un éros féminin, pour remettre en cause la conception selon laquelle la femme est l'objet de l'érotisme masculin et non le sujet de son propre érotisme.»

«L'érotisme se distingue par sa capacité à transcender la fonction reproductive de la sexualité en inventant un champ d'activités et de conduites sexuelles associées à la quête de plaisirs, au désir de l'autre et aux jeux de séduction».

Martin Blais,

Professeur au Département de sexologie

Le récit philosophique occidental sur l'éros s'est aussi maintenu, jusqu'à tout récemment, dans le cadre de la relation hétérosexuelle, condamnant tout désir ou inclination érotique impliquant deux personnes du même sexe. Mais la norme monogamique hétérosexuelle a éclaté au cours des dernières décennies du 20e siècle avec l'émergence de nouvelles configurations amoureuses – relations non conjugales, polyamour, fluidité sexuelle – qui témoignent d'un désir de vivre de manière plus libre et authentique.

Plaisirs, désirs, séduction

«L'érotisme se distingue par sa capacité à transcender la fonction reproductive de la sexualité en inventant un champ d'activités et de conduites sexuelles associées à la quête de plaisirs, au désir de l'autre et aux jeux de séduction, souligne Martin Blais. L'essayiste français Roland Barthes qualifiait d'érotique le simple battement d'un morceau de vêtement qui dévoile de façon intermittente une parcelle de peau. Ce va-et-vient entre montrer et cacher séduit et donne un caractère ludique à la relation érotique.»

D'autres auteurs, tel l'écrivain Georges Bataille, associent l'érotisme à la transgression d'un interdit, d'une règle ou d'une norme, à la nécessité d'explorer et d'expérimenter des jeux sexuels. «La notion de transgression renvoie aussi à l'idée de prendre contrôle de l'autre, de le réduire à un simple objet de désir et de jouissance, note Martin Blais. Ces sources d'excitation appartiennent à la part d'ombre de l'érotisme et posent aujourd'hui problème alors que s'imposent dans les relations intimes les notions de consentement continu, de plaisir partagé et de respect mutuel entre partenaires sexuels.»

Érotisme et Internet

Internet et les technologies de communication numérique contribuent à transformer notre conception de la sexualité et de l'érotisme. Ils proposent des contenus et des fonctionnalités qui entraînent de nouveaux modes d'interaction sexuelle, qui exposent à une diversité de formes et de normes érotiques à travers lesquelles les individus  sont amenés à penser leur sexualité.

«Internet crée de nouvelles occasions de flirter, remarque Martin Blais. Il offre aussi une source importante d'informations à caractère sexuel ou érotique, un lieu de rassemblement et de soutien pour des membres de groupes vulnérables ou stigmatisés, tels que les personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles, qui peuvent s'exposer, dans leur recherche de partenaires, à des formes de violence ou de discrimination.»

«Le fait de parler d'hypersexualisation ou de société hypersexuelle laisse entendre qu'il y aurait trop de sexualité. C'est une posture morale qui mérite d'être discutée.»

Par ailleurs, le web soulève la question de la frontière entre les rapports présentiels/hors ligne et ceux en ligne dans la construction des relations intimes. «Peut-on ressentir l'excitation sexuelle du partenaire sans contact physique?, demande le chercheur. Alors que l'érotisme se définit souvent par son ancrage dans le corps, quelles formes peut-il prendre dans le contexte des relations médiatisées par les technologies de communication? Le rôle d'Internet dans notre rapport à l'érotisme reste à clarifier.»

Une société hypersexuelle?

De la pornographie dans les magazines imprimés ou sur support numérique à la présence croissante d'images sexualisées à la télévision, en passant par la prolifération des thérapies sexuelles, plusieurs n'hésitent pas à qualifier la société occidentale contemporaine d'hypersexuelle. «La fascination pour le sexe et la sexualité explicite dans les médias, l'attrait pour les scandales et les controverses entourant la sexualité, l'apparente disparition des règles qui maintenaient l'obscénité marginale et l'émergence de nouvelles formes d'expériences sexuelles incitent à parler d'une culture sexualisée et déplacent la frontière entre les sphères publique et privée», observe Martin Blais.

Cette sexualisation de la culture suscite des réactions négatives que certains sociologues associent à une sorte de panique morale. «Celle-ci renvoie aux débats autour de questions fortement médiatisées telles que la décriminalisation de la prostitution, la pornographie, la sexualité des jeunes, en particulier des jeunes filles, les périls d'Internet et les droits des personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles ou transgenres, indique le professeur. Le fait de parler d'hypersexualisation ou de société hypersexuelle laisse entendre qu'il y aurait trop de sexualité. C'est une posture morale qui mérite d'être discutée.»

«La politisation de la sexualité et du genre ont ouvert la voie, entre autres, à une reconnaissance des unions de même sexe et de la diversité des genres, de même qu'à une transformation des conceptions de la séduction entre hommes et femmes qui la distinguent explicitement du harcèlement et de l'agression sexuels.»

Politisation de la sexualité

Ces dernières années, de nombreux mouvements sociaux, comme les mouvements LGBTQ+, ont contribué à modifier les normes socio-sexuelles et à assouplir les attitudes vis-à-vis les désirs et les pratiques érotiques non hétérosexuels. «La politisation de la sexualité et du genre ont ouvert la voie, entre autres, à une reconnaissance des unions de même sexe et de la diversité des genres, de même qu'à une transformation des conceptions de la séduction entre hommes et femmes qui la distinguent explicitement du harcèlement et de l'agression sexuels», souligne Martin Blais.

Toutefois, le mouvement #MeToo a aussi suscité des critiques, des voix s'étant élevées pour déplorer le retour d'une morale sexuelle puritaine. «Certaines personnes se demandent si on n'est pas en train de tuer tous les rapports de séduction, note le professeur. Je pense que les femmes de ce mouvement cherchent plutôt à modifier les règles pour que les hommes ne soient plus les seuls à avoir du plaisir dans les jeux de séduction, pour que l'on puisse se séduire mutuellement, quand on le souhaite, pour que l'on puisse dire non aussi à certains rapports  de séduction.  Ce qui est en train de se perdre, ce sont les privilèges des hommes qui, seuls, déterminaient les conditions d'expression légitime de l'érotisme.»  

Selon Martin Blais, notre rapport à la sexualité et à l'érotisme ainsi que les normes et les règles que l'on établit pour les encadrer vont continuer de se transformer. «Ce processus est en partie lié à la production de nouvelles connaissances sur l'expérience érotique et à l'évolution même de la morale», conclut-il. 

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