Pourquoi les oies sont-elles moins nombreuses?

À la baie James, une équipe scientifique mène un programme de recherche sur une plante qui pourrait être en cause: la zostère marine.

28 Juin 2018 à 15H48

Les bernaches du Canada et les bernaches cravant s'arrêtent à la baie James en route vers le Nunavik, où elles nichent pendant l'été.Photo: Karrackoo

Chaque printemps, les communautés cries du Nord du Québec célèbrent le Goose break: petits et grands se rendent sur les terres familiales bordant la baie James pour la chasse à l'oie. Or, depuis une vingtaine d'années, les Cris ont l'impression que les bernaches du Canada et les bernaches cravant, qui s'y arrêtent en route vers le Nunavik, où elles nichent pendant l'été, sont moins nombreuses qu'auparavant. La diminution des «champs» de zostère, une plante aquatique marine qui pousse le long des côtes, pourrait être en cause. Une équipe scientifique nord-américaine, incluant les professeurs du Département des sciences biologiques Paul del Giorgio et Jean-François Giroux, a été mandatée pour faire la lumière sur le phénomène.

La zostère est une plante aquatique qui pousse en milieu salin et qui joue un rôle clé dans la chaîne alimentaire et l'équilibre des écosystèmes côtiers, car elle forme souvent des herbiers marins, sortes de prairies sous-marines qui contribuent notamment à la fixation du fond marin, à la clarification de l'eau et qui abritent une biodiversité spécifique. «Il en existe une dizaine de variétés et on la retrouve à plusieurs endroits dans le monde», note Jean-François Giroux. «Il s'agit d'une plante fragile dont on a observé le déclin ailleurs, de la côte Atlantique à la côte européenne, et même en Nouvelle-Zélande, ajoute Paul del Giorgio. Les causes de ce déclin sont souvent multiples et varient selon l'endroit.»

L'étude des rivières

Selon les Cris de la Baie-James, il y aurait de moins en moins de «champs» de zostère depuis l'implantation des grands barrages sur les rivières La Grande, Rupert et Eastmain. «La zostère est sensible aux changements de température et de salinité, reconnaît le professeur del Giorgio. Le changement du débit d'eau douce en raison de la mise en place de barrages pourrait avoir modifié le régime local de salinité et avoir eu une influence sur la quantité de zostère à certains endroits de la baie James. D'autres processus à l'œuvre sur le plan régional, liés entre autres aux changements climatiques ou aux bassins versants, peuvent également influencer les conditions locales.»

«Le changement du débit d'eau douce en raison de la mise en place de barrages pourrait avoir modifié le régime local de salinité et avoir eu une influence sur la quantité de zostère à certains endroits de la baie James.»

Paul del Giorgio

Titulaire de la Chaire Hydro-Québec de biogéochimie du carbone des écosystèmes boréaux

Le projet de recherche auquel participent les deux chercheurs a été lancé par la Niskamoon Corporation, une organisation à but non lucratif créée en 2004 pour gérer les conventions liant Hydro-Québec et les communautés cries du Nord du Québec, et pour évaluer, entre autres, les retombées sociales et environnementales des projets hydro-électriques. Le conseil d'administration de l'organisme compte quatre membres cris, issus du Grand Conseil des Cris, et trois membres d'Hydro-Québec. 

Ce projet comporte essentiellement trois questions de recherche, résume Paul del Giorgio: Y a-t-il déclin de la zostère? (sous-question: Si oui, où?). Quelle en est la cause? Y a-t-il un lien avec les bernaches?

Ce sont des chercheurs de l'Université du New Hampshire qui sont chargés d'étudier plus spécifiquement la zostère. Deux autres groupes de scientifiques, l'un de l'Université du Manitoba et l'autre de l'Université du Québec à Rimouski, sont chargés des composantes océanographiques du projet – l'étude du régime hydrologique de la baie James.

Titulaire de la Chaire Hydro-Québec de biogéochimie du carbone des écosystèmes aquatiques boréaux, Paul del Giorgio s'occupe de l'étude des rivières. «Nous échantillonnerons les 14 grandes rivières qui se déversent dans la partie québécoise de la baie James, précise-t-il. Certaines ont été harnachées par des barrages, d'autres non. Nous analyserons les régimes de déversement de l'eau et ce qu'elle contient en termes de matières organiques, de nutriments et autres particules. En plus de profiter des stations hydrométriques déjà installées par Hydro-Québec, nous mettrons en place huit autres stations sur autant de rivières afin d'en mesurer le débit.»

«À la fin de l'exercice, nous devrions avoir un aperçu plus clair de la distribution de la zostère, du fonctionnement du régime hydrologique dans la baie James et de l'impact des barrages.»

Paul del Giorgio

Il est possible que la mise en service des nombreux barrages d'Hydro-Québec ait modifié le régime hydrologique de la côte de la baie James. «À la fin de l'exercice, nous devrions avoir un aperçu plus clair de la distribution de la zostère, du fonctionnement du régime hydrologique dans la baie James et de l'impact des barrages. Mais en raison de l'hétérogénéité de ce vaste territoire, qui compte plus de 500 kilomètres de côtes, il n'y aura probablement pas qu'un seul diagnostic uniforme concernant la zostère», ajoute Paul del Giorgio.

Le comportement des bernaches

Le lien entre la quantité de zostère et la population de bernaches sera plus difficile à démontrer. «Ces oiseaux hivernent sur la côte est américaine et remontent au printemps en passant par la rivière des Outaouais et le fleuve Saint-Laurent, explique Jean-François Giroux, qui fera équipe avec Jean Rodrigue, d'Environnement et Changement climatique Canada. Les bernaches s'arrêtent traditionnellement le long de la côte de la baie James avant de terminer leur migration au Nunavik, dans la péninsule de l'Ungava, où elles nichent.»

Le professeur Giroux note que la bernache cravant se nourrit presque exclusivement de zostère, mais pas la bernache du Canada, qui préfère se gaver de maïs dans les champs plus au sud. Une diminution de zostère n'aurait donc qu'un impact sur la première espèce. «Au printemps, la côte se libère de la glace et les bernaches vont s'y poser. Cela fait des étangs de chasse formidables, mais je doute que les oiseaux mangent beaucoup de zostère à cette période de l'année, car celle-ci ne pousse pas durant l'hiver.»

Au fil des ans, les biologistes se sont aperçus que les populations de bernaches ont crû énormément dans le sud du Québec, notamment en raison de l'abondance de maïs sur les terres agricoles. Pourquoi les Cris ont-ils l'impression d'en voir moins ? «La population crie a considérablement augmenté depuis une vingtaine d'années et le nombre de chasseurs également. Est-ce pour cela que certains chasseurs rapportent moins de bernaches?», s'interroge Paul del Giorgio. «Les bernaches n'ont peut-être plus besoin de demeurer longtemps à la baie James en route vers le Nunavik, avance comme hypothèse Jean-François Giroux. Ou alors elles ont peut-être changé de route migratoire. C'est ce que nous devons étudier.»

Même si le lien entre la plante aquatique et les bernaches semble ténu, le projet Niskamoon demeure tout à fait pertinent, estime le biologiste. «Reconstituer les voies migratoires des oiseaux et effectuer des relevés sur le terrain nous permet de mieux comprendre la dynamique de cette population», dit-il.

«Reconstituer les voies migratoires des oiseaux et effectuer des relevés sur le terrain nous permet de mieux comprendre la dynamique de cette population.»

Jean-François Giroux

Professeur au Département des sciences biologiques

Au cours des dernières décennies, plus de 100 000 individus parmi les bernaches du Canada et les bernaches cravant ont été baguées dans l'est du continent nord-américain. «Nous avons procédé à un inventaire aérien ce printemps le long des côtes de la baie James», mentionne le chercheur.

Au cours du projet, on compte sur la participation des Cris pour remplir des rapports de chasse. «Nous ne connaissons pas le nombre de chasseurs sur le territoire ni le nombre de bêtes abattues, car les Cris ne fonctionnent pas avec des permis de chasse, explique Jean-François Giroux. Voilà pourquoi nous sollicitions leur collaboration.» Les chercheurs sont toutefois conscients que certaines familles seront peut-être réticentes à dévoiler le nombre d'oiseaux qu'elles tuent, car les territoires de chasse créent de la convoitise.

Les biologistes ont aussi demandé aux Cris de leur remettre les bagues des oiseaux qu'ils abattent. «Jusqu'à maintenant, les chasseurs cris nous ont remis près de 4000 bagues récupérées au fil des ans», note le professeur.

L'été dernier, 25 bernaches du Nunavik ont été équipées d'un émetteur qui permet de les suivre à la trace aux 30 minutes et de croiser les données recueillies avec les relevés cartographiques des champs de zostère. «Même si nous nous apercevions que ces bernaches s'arrêtent toujours dans les champs de zostère, nous ne pourrions pas savoir si elles s'en nourrissent, à moins de récupérer les gésiers, ce qui n'est pas dans notre devis de recherche pour l'instant», précise-t-il.

Comme pour l'étude de la zostère et du régime hydrologique, le défi est de couvrir l'immensité de la côte. «Il y a plein de petites îles où les bernaches peuvent s'arrêter durant leur migration, à l'abri des territoires de chasse des Cris», souligne le professeur Giroux.

La rigueur scientifique

Malgré sa complexité – pour des raisons politiques, culturelles et géographiques – le projet Niskamoon emballe les deux chercheurs de l'UQAM. «Une telle collaboration implique de tenir compte des connaissances traditionnelles des Cris, qui peuvent nous être utiles à bien des égards. Notre travail demeure toutefois basé sur les données scientifiques et nous ne pourrons décrire que ce que nous mesurerons», souligne Jean-François Giroux.

Deux étudiants de cycles supérieurs participeront à la collecte de données avec le professeur del Giorgio. «Sur le plan scientifique, pouvoir accéder à ces rivières est une occasion inespérée, affirme ce dernier. La logistique est tellement lourde que sans une corporation comme Niskamoon, qui travaille en collaboration avec Hydro-Québec, nous ne pourrions pas mettre sur pied un tel projet, qui nous offre en plus la possibilité d'interagir et de travailler avec les communautés cries et d'en apprendre davantage sur leur culture, leur territoire et leur mode de vie.»

Le professeur del Giorgio se rendra à la baie James en compagnie de son groupe de recherche en juillet afin d'amorcer les travaux. «Les déplacements pour effectuer l'échantillonnage auront lieu surtout en hélicoptère, mais nous louons également deux véhicules récréatifs qui nous serviront à la fois de maison et de laboratoire», dit-il. Tous les chercheurs participant au projet se réuniront sur place à la fin du mois d'août afin de déterminer la manière d'arrimer leurs résultats respectifs. À suivre!

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