Être présent pour son ado

Une étude établit une corrélation entre les pratiques parentales et le décrochage.

28 Novembre 2019 à 8H51

Photo: Getty Images

Les ados qui décrochent à l'école secondaire proviennent souvent de familles au sein desquelles la supervision est minimale et la communication avec les parents difficile, voire inexistante. C'est ce qui ressort d'une étude publiée dans le Journal of Adolescence, cosignée par le diplômé Kamel Afia (M.A. éducation, 2018) et le professeur du Département d'éducation et formation spécialisées Éric Dion, ainsi que leurs collègues Véronique Dupéré et Isabelle Archambault, de l’Université de Montréal, et Jessica Toste, de l’University of Texas at Austin.

«Au départ, je m'intéressais au lien existant entre le décrochage scolaire et la qualité de la relation père-fils dans une famille issue de l'immigration, raconte Kamel Afia. Nous avons élargi le spectre de l'étude à l'encadrement parental en comparant deux sous-échantillons de décrocheurs, les uns issus de familles immigrantes et les autres de familles non immigrantes.»

Pour une partie des élèves, le décrochage se produit en contexte de crise. Tel était le constat posé en 2017 par Éric Dion et ses collègues. Leur étude révélait en outre qu'environ 75 % des problématiques ayant conduit au décrochage des élèves n'étaient pas reliées à l'école, mais à des problèmes familiaux, à des conflits avec les pairs ou à d'autres causes.

En septembre de chacune des trois années de cueillette de données, un questionnaire avait été distribué à tous les élèves de 14 ans et plus afin de recueillir leurs données sociodémographiques et évaluer leur risque de décrochage – par des questions sur leurs résultats scolaires, leur appréciation de l'école, leur intention de continuer à étudier, etc.

Dès qu'un élève décrochait en cours d'année, les chercheurs le contactaient pour effectuer une entrevue, au cours de laquelle le jeune devait répondre à des questions offrant un tour d'horizon significatif de tout ce qui s'était passé dans sa vie au cours des 12 derniers mois. L'objectif de cette entrevue était de discerner les événements stressants ou les difficultés chroniques vécus par ces adolescents durant l'année précédant l'abandon de leurs études: intimidation, violence, conflits (avec leurs pairs, un membre du personnel de l'école ou un membre de leur famille), difficultés dans les relations amoureuses, problèmes légaux, problème de santé physique ou mentale, accident de voiture, incarcération de l'un des parents, etc.

Pour chaque décrocheur, les chercheurs ont identifié un «jumeau à risque», c'est-à-dire un adolescent du même sexe et de la même école dont le profil était sensiblement le même et qui poursuivait son parcours scolaire. Ils ont effectué une entrevue avec ces jumeaux ainsi qu'avec un échantillon contrôle d'élèves dits «normatifs», au parcours scolaire dans la moyenne.

De la négligence à l'encadrement optimal

Ce sont ces données, récoltées dans 12 écoles secondaires de la grande région de Montréal, qu'a utilisées Kamel Afia pour son étude. «Nous avons réécouté les entrevues afin de mieux cerner la situation familiale des 108 élèves de notre échantillon, parmi lesquels des décrocheurs, des jumeaux à risque et des élèves normatifs, souligne Éric Dion. Nous avons attribué aux pratiques parentales une cote de zéro à huit, allant de la négligence à un encadrement optimal.»

«Des jeunes jouaient à des jeux vidéo toute la nuit, d'autres avaient arrêté d'aller à l'école, sans motif de santé valable, et restaient à la maison au vu et au su de leurs parents.»

Éric Dion

Professeur au Département d'éducation et formation spécialisées

Les chercheurs ont observé plusieurs cas de figure. «Des jeunes jouaient à des jeux vidéo toute la nuit, d'autres avaient arrêté d'aller à l'école, sans motif de santé valable, et restaient à la maison au vu et au su de leurs parents. Nous avons aussi noté des cas d'adolescents abandonnés à eux-mêmes, pratiquement en situation de pré-itinérance: ils dormaient sur des divans chez des membres de leur famille éloignée ou chez des amis, illustre Éric Dion. Dans ces cas extrêmes, heureusement peu nombreux, le taux de décrochage était de plus de 50 %.»

La majorité des cas de décrochage a été observée dans les familles où la communication était difficile ou rompue. «La comparaison entre les deux sous-échantillons de décrocheurs identifiés au départ, issus de familles immigrantes ou non immigrantes, n'a pas permis d'observer de différences significatives», souligne Kamel Afia.

Des contextes difficiles

Il faut faire attention avant de jeter la pierre aux parents, affirme pour sa part Éric Dion. «Chaque situation familiale est différente et implique les deux parties, dit-il. Parfois c'est le jeune qui a coupé la communication et les parents ne sont plus capables, ou intéressés, à rétablir les ponts, alors que dans d'autres cas, la volonté d'encadrement des parents se veut bienveillante, mais elle est perçue comme étant intrusive par l'ado, qui se braque, limitant la communication au strict minimum.»

Une analyse morale et culpabilisante du phénomène du décrochage ne sert à rien, poursuit-il. «Dans certains contextes, dans certains milieux, avec certains ados, c'est juste un trop grand défi pour les parents de réussir à offrir le soutien adéquat», note le chercheur.

«Dans certains contextes, dans certains milieux, avec certains ados, c'est juste un trop grand défi pour les parents de réussir à offrir le soutien adéquat.»

Les chercheurs ont établi une corrélation entre certaines pratiques parentales et le décrochage, pas un lien de cause à effet. «La nuance est importante, insiste Éric Dion. Nous n'avons pas utilisé un devis expérimental nous permettant d'étudier les effets d'un soutien des parents envers leur adolescent. Nous avons inféré les pratiques parentales en observant rétroactivement la situation familiale telle que décrite par les jeunes.»

Ramener les parents dans la conversation

Malgré tout, la corrélation démontrée demeure intéressante sur le plan scientifique, poursuit le professeur. «Dans les premières études sur le décrochage, réalisées dans les années 50, l'une des hypothèses explorées fut celle de l'implication des parents. Or, les chercheurs ont abandonné cette piste, notamment à cause des défis méthodologiques que cela posait. Nous vivons encore avec les conséquences de ce choix: les programmes de prévention en matière de décrochage se limitent à ce qui se passe à l'école. Notre étude a le mérite de ramener les parents dans la conversation.»

«Les programmes de prévention en matière de décrochage se limitent à ce qui se passe à l'école. Notre étude a le mérite de ramener les parents dans la conversation.»

Directeur de division au secondaire dans un collège privé français à Montréal, Kamel Afia estime en outre que le manque de ressources et de dispositifs d'accompagnement à la parentalité au sein des commissions scolaires et des écoles est préjudiciable aux jeunes. «Les études démontrent que les parents ont de la difficulté à trouver leur place dans les échanges avec les directions d'école et les enseignants, et cela est encore plus vrai pour les familles dont les enfants présentent des difficultés scolaires ou comportementales, car les parents peuvent se sentir coupables ou redouter que leur enfant soit stigmatisé. Il faut pourtant tenter d'intégrer tous les parents pour leur offrir des outils qui leur permettront d'aider et de soutenir leurs ados.»

Son étude met aussi en relief la pertinence de s'appuyer sur des données reflétant les événements significatifs survenus durant les 12 mois précédant le décrochage. «Auparavant, on mesurait les pratiques parentales lorsque l'élève avait 12 ans, puis on observait s'il avait décroché à 16 ou 17 ans, souligne Éric Dion. On présumait que les pratiques parentales ne bougeaient pas dans le temps! Or, on sait que la situation familiale peut changer, pour le mieux ou pour le pire, en quelques mois seulement. D'où l'importance d'évaluer la situation familiale au moment où le jeune décroche.»

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Commentaires

Les résultats de cette recherche sont importants. Je déplore pour ma part qu’une fois au CEGEP, les parents sont totalement exclus des communications avec l’institution, sous prétexte que le jeune est à cette étape une personne responsable. Or, comme les études démontrent que la maturation du cerveau n’est pas terminée, et que la persévérance reste souvent difficile à cet âge, je crois que l’encadrement parental reste d’une importance capitale. Je partage ici mon expérience avec notre jeune qui a décroché dès que l’institution nous a exclus de l’encadrement scolaire. Évidemment, la personnalité du jeune a aussi joué un rôle dans la situation. C’est quelqu’un qui a des problèmes d’autonomie. Sa sœur a pour sa part terminé son programme d’études, mais c’est une personne qui se laisse encadrer plus facilement, qui est plus transparente et qui demande conseil.
Heureusement, il existe des organismes comme Revdec (www.revdec.org) qui accueille les jeunes décrocheurs ou à risque de décrochage, référés par les équipes-écoles et les parents. Le Petit Revdec quant à lui est destiné aux filles enceintes ou mères âgées de 22 ans et moins et leurs enfants.