Renforcer l'accès aux services de garde éducatifs

Au Québec, près de 156 000 enfants ne bénéficient pas de ces services, révèle une étude.

10 Février 2020 à 9H31

Photo: Getty Images

Au Québec, près de 156 000 enfants de moins de 5 ans ne reçoivent pas les services offerts par le réseau des services de garde éducatifs à l’enfance ou par le réseau scolaire. «On ne sait pas qui ils sont, où ils sont, ni ce qu'ils font», souligne Thomas Saïas. Le professeur du Département de psychologie fait partie des chercheurs de l'UQAM qui ont participé aux travaux de recherche ayant mené à la publication du rapport du comité-conseil Agir pour que chaque tout-petit développe son plein potentiel, dévoilé le 23 janvier dernier.

Coprésidé par Jean-Pierre Hotte, président d'Avenir d'enfants, et Fannie Dagenais, directrice de l'Observatoire des tout-petits, ce comité-conseil a été mandaté à l'été 2019 par le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, afin d'analyser la situation des enfants qui ne fréquentent aucun service éducatif. Il visait aussi à identifier et à recommander des stratégies prometteuses pour offrir des services répondant aux besoins des enfants vulnérables.

Parmi ces 156 000 enfants inconnus des services de garde éducatifs, combien sont à risque de présenter des signes de vulnérabilité à l'entrée en maternelle? Dans quels milieux se trouvent-ils? «Répondre à ces questions est fondamental pour mettre en place les bonnes mesures, aux bons endroits et au bon moment», souligne le rapport. C’est d'autant plus important que «près de 28 % des enfants entrent à l'école en étant vulnérables dans au moins un domaine de leur développement. Ce chiffre grimpe à 33 % dans les milieux les plus défavorisés.»

Perspective psychosociale et communautaire

En collaboration avec le professeur associé Carl-Maria Mörch (Ph.D. psychologie, 2019) et la doctorante Coralie Mercerat, Thomas Saïas et son équipe de recherche en psychologie communautaire Épione avait pour mandat d'effectuer une revue de la littérature sur le phénomène, tant à l'échelle nationale qu'internationale. «Il s'agissait d'analyser ce qui est fait ailleurs pour accroître l'accessibilité aux  services éducatifs, sans produire d'inégalité sociale, précise le professeur. Le défi est de s'assurer d'offrir des services à ceux qui en ont le plus besoin, sinon ce seront les mieux nantis qui profiteront de l’augmentation de l'offre de services.»

Chez les 156 000 enfants ne fréquentant pas les services de garde éducatifs ou le réseau scolaire, on trouve  bien sûr des enfants de moins d'un an, dont la grande majorité sont à la maison avec un de leurs parents en vertu du Régime québécois d'assurance-parental. «On ne s'attend pas à ce que ces quelque 58 000 enfants fréquentent un service de garde, remarque Thomas Saïas, mais il reste que   près de 100 000 enfants entre 1 et 4 ans se retrouvent dans des milieux de garde autres que ceux reconnus par le ministère de la Famille ou sont gardés par l’un des parents ou par un proche, soit par choix, par nécessité ou à cause d’un accès limité aux services. Chose certaine, plusieurs d'entre eux pourraient bénéficier de services éducatifs.».

Le constat final de son équipe est brutal, mais nécessaire, insiste le chercheur. «On peut estimer le nombre  d'enfants qu’on n'arrive pas à joindre, mais nous n'avons aucune idée de qui ils sont, car le manque de recherche appliquée en ce domaine au Québec se fait cruellement sentir.»

Perspective économique

La professeure du Département des sciences économiques de l'ESG UQAM Catherine Haeck partage l’avis de son collègue. La chercheuse a obtenu de l'Observatoire des tout-petits le mandat de faire un tour d'horizon des retombées économiques des actions en petite enfance. Elle aussi souligne l'importance d'avoir accès à des microdonnées de qualité afin d’identifier les interventions qui ont un réel impact sur la vie des enfants et sur leurs parcours à long terme. «Ces évaluations permettent de mesurer les retombées économiques de nos investissements», précise-t-elle.

Dès la petite enfance, des différences importantes existent dans le développement des tout-petits, ceux-ci n'étant pas tous égaux. «Ces écarts ont tendance à persister, rappelle Catherine Haeck. Pourtant, un consensus émerge en sciences économiques: investir tôt dans la vie de l’enfant, y compris en période prénatale, permet d’égaliser les chances de réussite et d’accroître le rendement des interventions en bas âge. Ainsi, des investissements importants auprès des tout-petits permettraient de réduire les écarts observés durant la petite enfance ainsi qu’à l’âge adulte.»

Agir au début de la grossesse

Thomas Saïas se réjouit que l'idée visant à rejoindre les famille dès le début de la grossesse ait été retenue dans le rapport final. «Nous achevons actuellement un projet de recherche en France, où les services publics contactent les femmes enceintes pour les informer des services auxquels elles ont droit et pour évaluer leurs besoins à venir, raconte-t-il. C'est un changement radical de paradigme que d'aller au-devant des besoins. Cela permet de développer et de maintenir un lien avec chaque famille et, à terme, cela coûte moins cher d'investir en amont car on peut prévoir les services adéquats au fur et à mesure selon chaque cas de figure.»

Le professeur aimerait qu'un tel projet voit le jour au Québec. «C'est facile à mettre en place et c’est peu coûteux, dit-il. Dans ce cas-ci, l’adage Mieux vaut prévenir que guérir prend tout son sens!»

Deux autres chercheuses impliquées

La professeure associée au Département de communication sociale et publique Judith Gaudet avait pour mandat de soutenir les orientations scientifiques et stratégiques du comité-conseil. «Plus concrètement, j'ai orienté la stratégie de recension et d'analyse de la littérature grise et scientifique, animé la consultation d'experts,  soutenu l'animation des rencontres stratégiques du comité-conseil et contribué à l'identification et à la bonification des recommandations et du rapport dans son ensemble», précise-t-elle.

Conseillère chez Avenir d'enfants depuis 2009, la doctorante en psychologie Sonia Daly (B.A. psychologie, 2005) a contribué au rapport à plus d'un titre. «J'ai collaboré à la recherche documentaire pour soutenir les travaux de l'équipe du professeur Saïas et j'ai eu le mandat d'approfondir l'analyse des données, raconte-t-elle. J'ai présenté cette analyse devant le comité-conseil, produit de la documentation sur la période périnatale et participé à commenter les différentes versions du document. Enfin, j'ai été invitée en tant "qu'experte" à participer aux groupes de discussions qui ont servi à nourrir le rapport.»

Ses interventions lors du groupe de discussion auquel elle a participé portaient sur l'importance de créer «un village» autour des enfants, plus particulièrement en soutenant la concertation et le travail collaboratif dans les communautés locales. «Ma thèse est d'ailleurs intitulée "Bâtir des villes et des villages à hauteur d’enfants – conceptions et contributions des acteurs municipaux québécois dans la création d’environnements amis des enfants".»

Les conclusions du rapport

À la lumière de ces travaux, le comité-conseil a retenu les principales conclusions des chercheurs de l'UQAM. Il recommande de s’appuyer sur les meilleures pratiques au Québec et ailleurs dans le monde pour déployer une stratégie globale qui met de l’avant quatre axes d’intervention: aller à la rencontre des familles et miser sur plusieurs portes d’entrée; améliorer l’accès et la qualité des services, les adapter aux besoins des familles les plus vulnérables et réduire les iniquités; mieux comprendre les besoins et évaluer les actions en place dans une perspective d’amélioration continue; soutenir la mobilisation et le travail intersectoriel à tous les paliers. Ces axes, précise le rapport, sont interreliés et complémentaires.

L’objectif final, souligne le rapport, n’est pas que tous les enfants fréquentent les services éducatifs à l’enfance, mais de permettre à chacun d’eux et à sa famille d’avoir accès aux services ou aux ressources qui répondent le mieux à leurs besoins.

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