Claude Poissant : homme de compagnie

Pour le fondateur du PàP, le metteur en scène est d’abord un explorateur.

15 Avril 2006 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

On aurait envie de l’appeler Monsieur théâtre. Metteur en scène, directeur de compagnie, auteur, comédien, enseignant et même animateur de la Soirée des Masques à ses heures, Claude Poissant (B.A. art dramatique, 76) est un véritable homme-orchestre de la scène québécoise. Et pendant que plusieurs metteurs en scène de sa génération succombaient à la séduction du cirque, du musical ou de l’humour, lui est resté fidèle au théâtre. Il a fait une priorité de cet art éphémère qui, dit-il, « laisse des traces dans le corps et l’esprit des gens ».

De tous les chapeaux qu’il a coiffés au fils des années, celui de metteur en scène s’est surtout imposé. Et c’est venu tôt. Déjà, à 16 ans, il dirigeait une adaptation du roman de Michel Tremblay, C’t’a ton tour, Laura Cadieux, montée par une troupe d’amateurs. Prenant son rôle au sérieux, il était allé jusqu’à rencontrer l’auteur chez lui pour peaufiner sa mise en scène.

Depuis, Claude Poissant est devenu l’un des piliers de la scène montréalaise, ce dont témoigne sa feuille de route aussi longue que diversifiée. Il a posé sa griffe sur moult pièces du répertoire — se faisant une réputation avec Marivaux, notamment —, mais s’est attaqué encore plus souvent à la mise au monde de nouveaux textes québécois. En 2003, sa brillante création du Ventriloque, une œuvre aussi ludique qu’intrigante de Larry Tremblay, professeur à l’École de théâtre de l’UQAM, était couronnée production montréalaise de l’année à la Soirée des Masques

Pour se convaincre de la polyvalence du metteur en scène, il suffit de comparer l’univers insolite du Ventriloque à Unity, mil neuf cent dix-huit, une pièce canadienne touchante évoquant la terrible épidémie de grippe espagnole du siècle dernier. Repris l’automne dernier à Montréal, puis présenté en tournée au Québec et en Acadie, ce spectacle démontrait le doigté de Claude Poissant dans le choix de sa distribution et dans sa direction d’acteurs. 

Son plus récent succès, Le Traitement, a eu les honneurs d’une création au Festival de théâtre des Amériques au printemps 2005. Claude Poissant a éprouvé un coup de cœur pour ce texte décapant du Britannique Martin Crimp, qui décrit comment un couple de producteurs de télévision new-yorkais s’approprie sans vergogne la vie sordide d’une jeune femme violentée, afin de transformer son histoire en succès commercial. Le spectacle dénonce le voyeurisme et le sensationnalisme de la télé-réalité. « Les gens sont intéressants à partir du moment où ils conservent des secrets », dit Claude Poissant. « J’aime parfois regarder les émissions de Canal Vie dans lesquelles les invités pensent se dévoiler totalement, alors qu’ils ne disent rien sur ce qu’ils sont réellement », avoue en riant cet adepte de la dérision. 

Petit théâtre devenu grand

Comme Unity et Le Ventriloque, Claude Poissant a monté Le Traitement au PàP, la compagnie qu’il a fondée avec quelques amis, en 1978, peu après sa sortie de l’UQAM. Une époque bouillonnante, où les théâtres institutionnels paraissaient bien « poussiéreux » aux yeux des jeunes créateurs, plutôt tentés de se lancer eux-mêmes dans l’aventure de la création.

En 28 ans, la compagnie a connu bien des métamorphoses. Elle a changé de nom (de Théâtre Petit à Petit à PàP2, puis à PàP, tout simplement) ; a redéfini son mandat, abandonnant en cours de route le théâtre pour adolescents ; a évolué d’un collectif à une direction solo, survivant à toutes les crises pour s’imposer comme une force créative du paysage scénique montréalais. C’est en son sein qu’ont été créés, notamment, Les Feluettes de Michel Marc Bouchard et Motel Hélène, de Serge Boucher, deux pièces phares du répertoire québécois.

Après le départ de son complice René Richard Cyr pour le Théâtre d’Aujourd’hui, en 1999, Claude Poissant a enchaîné toutes les mises en scène de la compagnie — une dizaine en cinq ans. « Jusqu’à l’an dernier, il n’y avait que le PàP dans ma vie. Et je me suis dit que ça allait me rendre malade », confie-t-il. 

Véritable « paquet de nerfs » derrière son allure décontractée, Claude Poissant vit pourtant mieux l’angoisse quand il dirige les autres. « Le comédien en moi est angoissé et c’est long avant qu’il ne soit heureux, tandis que le metteur en scène est heureux tous les jours. Dans la création, j’ai le sentiment de vivre pleinement parce que, sans être riche, je voyage ; et sans tout connaître, j’aborde énormément de sujets. Quand je suis vraiment satisfait d’une mise en scène, et ça m’arrive une fois sur dix, je ressens le même accomplissement qu’un peintre devant sa toile. Et c’est d’autant plus satisfaisant que cette œuvre est faite de relations humaines. Ton outil, c’est le cœur, le cerveau des autres. » 

Rien d’étonnant chez quelqu’un qui a songé à étudier la psychologie à l’université avant de choisir l’art dramatique : la créature humaine le passionne. « Dans ma famille, les relations étaient très complexes; les émotions, à fleur de peau. Je suis devenu un observateur très rapidement », explique-t-il pudiquement. 

Quand on l’interroge sur son travail avec les comédiens, le créateur est pourtant bien en peine de répondre. « Chaque acteur est différent, j’ai l’impression de ne jamais travailler de la même façon. » Pour ce grand gaillard aux manières affables, un metteur en scène est d’abord un explorateur, non pas un dictateur qui impose une idée préconçue d’un spectacle. « J’aime prendre le temps de changer d’angle, de me mettre dans l’esprit de quelqu’un qui est en opposition avec ma réflexion première, et de voir ce que ça change. »

Un bain de jouvence

Monter des œuvres inédites, c’est le mandat premier du PàP. À force de se colletailler avec les nouveaux textes, Claude Poissant a développé un sentiment de responsabilité face à la dramaturgie québécoise. Son engagement envers la relève est manifeste. Le metteur en scène a donné sa chance à plusieurs jeunes auteurs (François Létourneau, Reynald Robinson, Geneviève Billette...). Toujours en quête de nouveaux talents, il fréquente assidûment les petits théâtres et les compagnies débutantes. Poissant adore travailler avec les jeunes. « Ils ont une ouverture, une soif de connaissance extraordinaires. Tu peux aller loin avec des gens qui sont prêts à tout, qui n’ont pas de préjugés. Mes années de jeunesse, de 18 à 28 ans, ont été très importantes pour moi et j’ai l’impression que de comprendre ce que vit la nouvelle génération me permet de mieux saisir le monde, de tâter le pouls de mon époque. Et de vieillir moins vite. »

Difficile de croire que cet éternel jeune homme vient d’atteindre la cinquantaine. Cette saison, Poissant s’est accordé un répit : il n’a prévu aucune mise en scène avant septembre prochain . Seul le directeur de compagnie s’active ces jours-ci, supervisant les metteurs en scène invités. « J’essaie de les faire rêver, même si je dois parfois leur rappeler qu’il y a des budgets à respecter. Mais je veux que le PàP reste une compagnie de création où il est permis d’aller dans des zones inconnues. » 

Après toutes ces années seul au gouvernail du théâtre, Claude Poissant va probablement se mettre en quête de la perle rare qui pourra en partager la direction avec lui. Ses rôles de directeur et de metteur en scène prennent tant de place que l’auteur en lui se sent parfois frustré. « Il faut que je me sauve pour avoir le temps d’écrire. » Le créateur a d’ailleurs une pièce et un roman en chantier. « Je trouve très important de me remettre en mode solitude, face à mes démons personnels. » 

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