De la félicité céleste au bonheur terrestre

13 Novembre 2006 à 0H00

Comment l’idée de bonheur s’est-elle transformée du Moyen Âge à la Renaissance? Mais, d’abord, le Moyen Âge avait-il la moindre notion du bonheur? Ou est-ce que le discours prédominant de l’Église, pesant de tout son poids sur les mentalités, empêchait de concevoir autre chose que la félicité céleste? «En fait, le bonheur sur terre était considéré comme quelque chose de transitoire qui ne devait pas devenir un obstacle au salut, dit Brenda Dunn-Lardeau, professeure au Département d’études littéraires. C’est à la Renaissance seulement qu’on va revitaliser les anciens modèles de bonheur terrestre.»

Le terrain de recherches de Brenda Dunn-Lardeau, ce sont les textes littéraires du Moyen Âge et de la Renaissance. Depuis quelques années, grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, elle y traque l’expression des deux félicités, terrestre et céleste, afin de comprendre comment évolue l’idée du bonheur. «Le Moyen Âge est marqué par le "mépris du monde", l’idée de contemptus mundi de saint Augustin, explique-t-elle. Dans ses Confessions, ce païen converti renonce au plaisir des sens, même aux plus modestes. Il aimait voir courir les chiens, mais il se prive de ce petit bonheur de la vue.»

L’influence de saint Augustin a beaucoup pesé sur le rapport aux sens dans le christianisme, observe la chercheuse.Mais au 13e siècle, le monde chrétien est secoué par une explosion de recherches de nouveaux modèles de bonheur. Rentrés des croisades, les chevaliers qui ont découvert les épices et les parfums d’Orient veulent améliorer un peu le confort de leurs châteaux.On assiste à un raffinement des plaisirs et à l’éclosion de la courtoisie.

«Dans le Roman de la Rose, Jean de Meung fait l’éloge du naturalisme, qui est l’exaltation de la sexualité, raconte Brenda Dunn-Lardeau. De son côté, dans le commentaire qu’il fait de L’Éthique à Nicomaque d’Aristote, saint Thomas d’Aquin développe l’idée du juste milieu et de l’équilibre.»

Avec le retour aux textes de l’Antiquité, on s’éloigne de l’idée de misère humaine du Moyen Âge. Pour les humanistes, l’homme est capable de tout, qu’on pense à Léonard de Vinci ou à Michel Ange. «Le mode de vie laïque est revalorisé par rapport à la vie religieuse et on essaie de concilier honnêteté et volupté, comme on le voit chez les humanistes italiens», note la chercheuse.

Les femmes ont-elles droit au bonheur? Oui, une femme troubadour a même chanté ses aventures amoureuses. «Mais ce n’est pas toujours dans l’amour que les femmes trouvent le plus de bonheur, observe Brenda Dunn-Lardeau. Souvent, c’est la vie intellectuelle qui procure la plus grande félicité.» C’est d’ailleurs à ce sujet très peu exploré, celui des femmes et du bonheur, que la chercheuse va désormais se consacrer. À suivre.

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