Du temps, s’il vous plaît!

Des milliers de personnes au Québec passent des heures excessives au boulot. Pas facile pour la conciliation travail famille.

15 Avril 2006 à 0H00

Dans les années 70, Renée Claude chantait le début d’un temps nouveau : « la moitié des gens n’ont pas trente ans, les femmes font l’amour librement, les hommes ne travaillent presque plus, le bonheur est la seule vertu », disait le refrain. À l’époque, on rêvait de la « société des loisirs ». L’avancement technologique allait nous ouvrir les portes d’un avenir ludique, libéré de la contrainte du 9 à 5, du chronomètre et du punch. Trente ans plus tard, 400 000 personnes travaillent plus de 40 heures par semaine au Québec. Pour bien des travailleurs qui tentent de conjuguer vie familiale et avancement professionnel, c’est la course contre la montre perpétuelle.

Que s’est-il passé ? Les statistiques des économistes montrent qu’en considérant les heures annuelles travaillées dans tous les secteurs et en tenant compte des vacances, des congés et des absences, le temps de travail a, en fait, diminué au Québec. Mais attention :

« Les chiffres basés sur des moyennes sont extrêmement trompeurs », prévient Paul-André Lapointe (M.A. histoire, 85 ; Ph.D. sociologie 91), directeur du Département des relations industrielles à l’Université Laval. Selon lui, « c’est la baisse importante du travail chez les jeunes de 19 à 24 ans, due au prolongement des études », qui explique en bonne partie la diminution enregistrée au cours des dernières décennies. On observe par ailleurs un phénomène de polarisation du temps de travail. « Alors qu’une partie de la population vit des problèmes réels de sous-emploi, de chômage ou de temps partiel, il y en a une autre qui travaille de plus en plus », note le professeur.

On est loin de la société des loisirs annoncée. En 2002, un homme sur trois et une femme sur six passaient plus de 40 heures par semaines au boulot au Québec. Parmi ces personnes, certaines travaillaient 50 heures et plus par semaine. Un phénomène en croissance, particulièrement chez les femmes : le nombre de femmes travaillant 50 heures et plus par semaine a triplé par rapport à 1976. 

« Cela s’inscrit dans la transition vers la société postindustrielle que des sociologues comme Alain Touraine avaient prévue dès la fin des années 60 », dit Paul-André Lapointe. Autrefois, la frontière entre le travail et le temps libre était plus claire. L’ouvrier ou l’employé de bureau mettait sa capacité de travail à la disposition de son employeur pour un temps bien délimité et était payé pour toutes ses heures travaillées. Dans la société postindustrielle, les professionnels du savoir ont plus d’autonomie. Mais ils ne comptent plus leur temps. « Quand on est soumis à une contrainte de résultats — produire une analyse, un rapport ou un cours universitaire — on peut toujours travailler plus, note le sociologue. Qu’est-ce qu’un bon cours, qu’est-ce qu’un bon rapport? »

Dans le cadre de la mondialisation, les emplois de type industriel, que ce soit dans le textile, les pâtes et papier ou la métallurgie, ont tendance à migrer vers le sud, vers les économies en développement. Les nouveaux emplois se concentrent davantage dans les services et les secteurs à fort contenu technologique : la santé, l’éducation, l’aérospatiale, l’informatique, les biotechnologies, la gestion, la finance.

Le travail tentaculaire

Dans tous ces secteurs, le travail est de plus en plus immatériel. «Il y a vingt ans, l’ouvrier ne pouvait pas apporter sa machine à la maison pour continuer son boulot, dit Paul-André Lapointe. Aujourd’hui, avec un ordinateur et un téléphone sans fil, il est virtuellement possible de travailler tout le temps. Le travail est devenu tentaculaire.» 

Professeure au Département économie et gestion de la Téluq et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socioorganisationnels de l’économie du savoir, Diane-Gabrielle Tremblay (M.Sc.économique, 84) mène depuis plusieurs années des recherches sur la conciliation travail famille. « En entrevue, les gens se plaignent régulièrement de manquer de temps, surtout les mères qui ont de jeunes enfants », dit-elle. Pour bien des parents, combiner les exigences d’une carrière stimulante avec les visites chez l’orthodontiste du plus vieux et les cours de hip hop de la plus jeune s’avère un exercice aussi complexe qu’épuisant. Sans parler du temps consommé par le transport. « Les travailleurs qui vivent en banlieue consacrent fréquemment trois heures par jour à se déplacer entre la maison et le travail », note la chercheure.

Nul besoin de faire des heures excessives au boulot : quand les deux parents travaillent, il ne reste guère de temps pour gérer la maisonnée. « Nos sociétés sont restées globalement organisées autour des mêmes principes qu’auparavant, lorsque les femmes travaillaient peu ou travaillaient de manière plus imbriquée dans la sphère familiale, et qu’elles constituaient des réservoirs de temps pour toute la famille », écrit la philosophe française Dominique Méda dans un ouvrage dirigé par Diane Gabrielle-Tremblay, De la conciliation emploi-famille à une politique des temps sociaux.

Le lot des mères

Même si les pères partagent de plus en plus les tâches familiales et domestiques, les statistiques montrent qu’aujourd’hui encore, les hommes travaillent nettement plus que les femmes à l’extérieur de la maison et qu’ils en font nettement moins à l’intérieur. « Dans la majorité des cas, le temps paternel demeure un temps d’appoint ou de substitution qui remet rarement en cause le projet professionnel », notent, dans le même ouvrage, Francine Descarries et Christine Corbeil, professeures au Département de sociologie et à l’École de travail social de l’UQAM. « Pour l’essentiel, ajoutent-elles, les contraintes quotidiennes de l’articulation famille-travail continuent d’être le lot des femmes, comme si c’était le prix à payer pour accéder à l’autonomie économique et à la sphère publique. »

Selon Diane-Gabrielle Tremblay, l’État, les municipalités, les écoles, ainsi que les entreprises ont un rôle à jouer pour favoriser l’implication des pères dans la vie familiale et la conciliation entre le boulot et la maison. La nouveau régime de congés parentaux québécois, qui offre notamment des semaines réservées aux pères, est un pas dans cette direction. Dans certaines villes, on organise l’accompagnement des enfants de l’école ou du service de garde jusqu’au centre communautaire qui offre les cours de ballet ou de natation. Dans les grandes organisations, entre autres dans les secteurs public et parapublic, on a installé des garderies et on commence à adopter différentes mesures d’aménagement du temps de travail.

Le problème, c’est que ces mesures restent peu répandues et qu’elles ne sont pas toujours efficaces. « Même si la convention permet l’horaire de quatre jours, personne ne s’en prévaudra si c’est mal vu par les collègues », souligne Diane-Gabrielle Tremblay. Elle précise qu’il est beaucoup plus facile pour les femmes — et pour les hommes — de demander des congés pour s’occuper des enfants dans les milieux de travail majoritairement féminins. « Par contre, chez les avocats ou dans les milieux de haute technologie, où la norme veut qu’on travaille 50-60 heures par semaines, on n’y pense même pas. »

« Autrefois, seuls les cadres ou les gestionnaires étaient appelés à travailler des heures excessives, note Paul-André Lapointe. Aujourd’hui, c’est devenu une exigence dans toutes sortes de milieux. » Selon lui, les processus de régulation qu’on avait conçus pour limiter les heures de travail à l’ère industrielle, notamment le temps supplémentaire, qui constituait une sorte de pénalité pour l’employeur, doivent faire place à de nouvelles solutions mieux adaptées à la réalité du travail tentaculaire. « Construire de nouvelles balises constitue un défi énorme, dit-il, car il est difficile d’avoir des règles qui s’appliquent à tout le monde. »

Épidémie de burnouts

Peut-on se permettre de travailler moins alors que l’économie québécoise souffre d’un manque de productivité ? « Quand les gens s’épuisent au travail, ce n’est pas très bon pour la productivité », répond DianeGabrielle Tremblay. Dans les milieux professionnels, le burnout est devenu le fléau de l’ère post-industrielle. Pressurisés, incités à performer sans relâche dans un environnement de travail de plus en plus axé vers la qualité totale et le « juste à temps », les travailleurs craquent. « Ce sont les coûts liés à l’absentéisme et aux congés de maladie qui vont faire réagir les organisations », affirme Paul-André Lapointe.

En France, une politique faisant passer la semaine de travail de 39 à 35 heures a été adoptée à la fin des années 90 pour lutter contre le chômage. Si les économistes ne s’entendent pas sur les effets de cette politique sur l’emploi, on dit que l’une de ses principales retombées a été d’améliorer la conciliation travail famille. Aux Pays-Bas, une loi oblige maintenant toute entreprise d’au moins dix employés à considérer la demande d’un travailleur qui veut réduire ses heures de travail. En Suède, en plus de congés parentaux exemplaires et de congés pour prendre soin d’un enfant malade (jusqu’à 60 jours par année payés) ou d’un autre proche (jusqu’à 30 jours payés), les parents peuvent réduire leur temps de travail de 25 %.

Selon Dominique Méda, il faut réduire la norme de travail à temps complet pour les hommes et les femmes afin que ni les hommes ni les femmes n’aient à choisir entre la famille et la carrière. « Il faut plus de flexibilité dans l’organisation du temps et entre les différentes périodes de la vie », renchérit Diane-Gabrielle Tremblay. En permettant aux gens de travailler moins, on ne ferait pas que faciliter la vie des employés aux prises avec des responsabilités familiale. On pourrait aussi retenir des travailleurs âgés qui souhaitent poursuivre leur carrière sans se défoncer au boulot. « L’intensification actuelle du conflit emploi-famille constitue un problème de société, dit la chercheure. Sa solution ne peut pas être individuelle. Elle doit transformer à la fois les politiques, les pratiques des entreprises et les mentalités. » 

 

 

 

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