Hypersexualisation : plus qu'un phénomène vestimentaire

27 Novembre 2006 à 0H00

Des adolescentes de Secondaire II proposent de faire des fellations en vendant des «cartes à pipes» dans un petit village du Québec. Des histoires comme celle-là, Francine Duquet en connaît plusieurs. Professeure au département de sexologie, elle dirige une recherche, avec sa collègue Anne Quéniart de sociologie, qui vise à comprendre le phénomène de l'hypersexualisation et de la sexualisation précoce, et à concevoir du matériel éducatif pour aider les jeunes à développer leur esprit critique. Ce projet innovateur permettra à des élèves de la fin du primaire et du secondaire de s'exprimer sur la question.

«Au moyen d'entrevues et d'une enquête par questionnaire, nous pourrons mieux connaître leurs expériences, ce qu'ils pensent de ces phénomènes et l'importance qu'ils y accordent», explique Mme Duquet. Le projet offrira également de la formation et des outils didactiques aux personnels des milieux scolaire, communautaire, de la santé et des services sociaux, pour les habiliter à mieux intervenir auprès des enfants et des adolescents.

D'une durée de trois ans, la recherche sera effectuée en collaboration avec le Y des femmes de Montréal et s'inscrit dans le cadre du Protocole d'entente UQAM/Relais-femmes du Service aux collectivités. Il bénéficie de l'appui financier du Forum jeunesse de l'île de Montréal et du ministère de l'Éducation, du loisir et du sport (MELS).

Phénomène marginal?

Depuis 20 ans, Francine Duquet donne des conférences et offre des formations sur la sexualité des jeunes. Au cours des dernières années, elle a recueilli de nombreux témoignages sur l'hypersexualisation dont les manifestations sont multiples : érotisation de l'enfance à travers l'habillement sexy des fillettes, séduction sexualisée, clavardage sexuel, cyberpornographie, banalisation du sexe oral, etc.

Certains sexologues soutiennent que les pratiques sexuelles des ados sont plus précoces qu'il y a 20 ans. «À cette époque, la question que les filles posaient le plus souvent, c'était comment bien embrasser. Aujourd'hui, elles demandent comment faire une bonne pipe», confiait l'un d'eux au magazine La Gazette des femmes.

«Mon expérience professionnelle m'incite à croire que le phénomène de l'hypersexualisation n'est pas marginal et qu'il a pris de l'ampleur au cours des dernières années, même s'il ne touche pas la majorité des jeunes, affirme Mme Duquet. Cela dit, nous devons mieux documenter ses manifestations, ce à quoi servira cette recherche.»

Omniprésence de la sexualité

La révolution sexuelle des années 60 a permis le passage d'une sexualité-péché à une sexualité-plaisir, mais la publicité et les médias ont aussi contribué à sa commercialisation indue, souligne la chercheuse. «Dans notre société hypersexualisée, la sollicitation érotique est très présente. Le corps des femmes – mais aussi celui des hommes – continue de faire vendre de la bière, et des émissions de téléréalité populaires, comme Loft Story et Occupation double, sont centrées sur la séduction sexuelle. Quant à la cyberpornographie, facilement accessible, elle contribue à changer les préoccupations des jeunes, voire des enfants.»

La sexologue donne également l'exemple des magazines pour adolescentes axés sur l'apparence physique, les soins de beauté et les recettes de séduction. «Pourquoi cette obsession du paraître et pourquoi les jeunes filles devraient-elles se définir uniquement dans le regard de l'autre, celui du garçon», s'interroge Mme Duquet. Parlant des garçons, plusieurs d'entre eux sont déstabilisés par l'omniprésence de la sexualité et préoccupés par la performance sexuelle, estime-t-elle. Citant la sexologue Jocelyne Robert, elle rappelle que les adolescents avaient auparavant des fantasmes sexuels quand ils étaient en amour. Aujourd'hui, ils sont entourés de sexe et ont des fantasmes d'amour.

Les adultes ont pour responsabilité de protéger la sensibilité des enfants et des adolescents, tout en respectant leur développement sur le plan affectif, observe Francine Duquet. «Un trip sexuel à quatre, est-ce souhaitable pour des garçons et des filles de 14 ou 15 ans? Certainement pas, si l'on considère leur niveau de développement et la sollicitude dont ils doivent faire l'objet. Mais il semble parfois qu'on n'ose plus questionner de telles pratiques, de peur de passer pour prude ou moralisateur.»

Évidemment, il est normal qu'une adolescente veuille plaire à un garçon de son âge, et vice-versa. Après tout, ils sont à l'âge des découvertes sexuelles et des premiers émois amoureux, poursuit la professeure. «Malheureusement, ils sont confrontés, de plus en plus tôt, à des images qui accordent peu de place aux gestes de tendresse et d'attention. L'éducation sexuelle devrait permettre aux jeunes filles et garçons de mieux comprendre leurs attentes réciproques. On oublie trop souvent de leur parler de l'importance de la rencontre et du rapport amoureux, lesquels sont basés non seulement sur l'attirance sexuelle, mais aussi sur l'entente, le respect, la confiance et la complicité.»

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