Les paysages de Montréal: créer une passerelle entre les experts et les citoyens

30 Octobre 2006 à 0H00

«On n’a pas fini de payer le Stade olympique que l’on songe déjà à le détruire. Pourquoi ne pas faire plus d’efforts pour permettre aux Montréalais de l’aimer?» se demande Lucie K. Morisset, professeure au Département d’études urbaines et touristiques et chercheuse à l’Institut du patrimoine de l’UQAM. Le stade, le mont Royal, la ville souterraine, le boulevard Saint-Laurent et le plateau Mont-Royal sont autant de «paysages» constituant une sorte de catalogue hétéroclite de l’identité montréalaise, dont le sens n’est pas toujours facile à déchiffrer.

L’identité urbaine et architecturale de Montréal, la montréalité, sont au centre des préoccupations d’une équipe équipe de chercheurs dirigée par Mme Morisset. Leur programme de recherche, Les paysages de la métropolisation, porte sur les façons de concilier le développement d’une métropole moderne comme Montréal, et la nécessité de préserver et de recréer une identité que les citoyens peuvent reconnaître. Pas moins de huit projets, déjà amorcés, tournent autour de deux grands objets d’étude : le centre-ville est de Montréal et les quelque 400 églises de la ville qui risquent d’être désaffectées d’ici dix ans.

L’objectif est de saisir le lien entre le paysage construit – l’architecture et la forme urbaine – et la formation de l’identité collective. «Notre approche, multidisciplinaire, intègre l’histoire de l’architecture et de la forme urbaine, le design architectural et urbain, la géographie et la conception architecturale assistée par ordinateur, explique Mme Morisset. Nous souhaitons également que les résultats de nos recherches, grâce au transfert des connaissances, puissent inspirer les politiques publiques en matière d’aménagement urbain, et favoriser une appropriation collective des divers projets de revitalisation urbaine à Montréal.»

 

Montréal, ville hétérogène

C’est sous le règne du maire Drapeau, dans les années 60, que Montréal a pris les traits d’une métropole moderne mondialement connue. En moins de deux décennies, le paysage urbain de Montréal a été radicalement transformé par de grands projets publics – Place des Arts, métro, Expo 67 – et la poussée de nouveaux gratte-ciel tels la Place Ville-Marie, le siège social d’Hydro-Québec, le Complexe Desjardins, la tour Bell, etc.

On a tendance à oublier et à dénigrer l’héritage de cette époque, soutient Mme Morisset. «Le paysage d’aujourd’hui doit conserver la mémoire de ce que nous avons été, tout en incarnant ce que nous sommes actuellement. Contrairement à Québec, Montréal est une ville hétérogène sur le plan social, culturel et architectural. Cela fait partie de son identité. Le secteur du centre-ville est, qui a gardé des traces du Montréal de Jean Drapeau, se caractérise justement par un trait typiquement montréalais : la diversité. C’est aussi un quartier qui connaît des problèmes de pauvreté, d’itinérance, de toxicomanie et de prostitution. Il est au coeur des enjeux actuels de la revitalisation urbaine.»

Le Faubourg Saint-Laurent, par exemple, est présentement en pleine effervescence grâce à une série de projets à l’étude ou en cours de réalisation: recouvrement de l’autoroute Ville-Marie, développement du campus de l’UQAM, création d’un quartier des spectacles, établissement du CHUM, etc. Tous ces projets posent avec une acuité particulière les questions de l’embellissement du centreville, de la consolidation du domaine résidentiel, de l’héritage et de la conservation du patrimoine, et de la construction d’une interface entre les lieux de spectacle et la vie de quartier, souligne la chercheuse.

 

Se projeter dans l’avenir

Le projet d’un quartier des spectacles, enjeu économique majeur pour Montréal, est important pour l’avenir du centre-ville. Dans le faubourg, la fonction festive, dont personne ne conteste le droit de cité, est davantage perçue comme un outil de mixité sociale. D’où la nécessaire ouverture des acteurs du monde du spectacle et du divertissement aux aspirations des résidants du quartier, observe-t-elle.

«La capacité de concilier les représentations populaires avec la vision des décideurs est un des enjeux de la patrimonialisation, souligne Mme Morisset. C’est pourquoi notre équipe a mis sur pied le Forum canadien de recherche publique sur le patrimoine qui, à l’échelle du pays, vise à devenir une passerelle entre les experts et les citoyens.»

On ne saura que faire de l’identité architecturale et urbaine de Montréal tant qu’elle continuera d’être conçue exclusivement comme la représentation d’un passé figé, opposée à l’image d’une ville multiculturelle tournée vers l’avenir, soutient Lucie K. Morisset. «Aussi faut-il rétablir le patrimoine dans le projet urbain contemporain de Montréal, non pas en le muséifiant, mais en en faisant un outil de projection dans l’avenir. Car, après tout, le patrimoine est ce que l’on choisit de léguer aux générations futures.»

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