L'histoire de l'art au féminin

30 Octobre 2006 à 0H00

Comment faire connaître les contributions des femmes artistes dans une histoire dont l’écriture a été marquée par une signature masculine? En les intégrant dans une histoire de l’art générale ou en en faisant un corpus distinct? Selon Thérèse Saint-Gelais, professeure au Département d’histoire de l’art, il faut multiplier les regards plutôt que d’imposer un modèle particulier, contraignant par définition.

Pendant longtemps, les femmes n’ont pas eu accès aux établissements d’enseignement de l’art et ne pouvaient apprendre le dessin. Quant aux historiens, ils ont eu tendance soit à occulter le travail de création artistique des femmes, soit à sous-estimer leur importance, constate Mme Saint- Gelais. «C’est le cas de la peintre avant-gardiste Lee Krasner dont le talent a été éclipsé par celui de son époux, Jackson Pollock, chef de file de l’expressionnisme abstrait aux États- Unis, rappelle la chercheure. Si certains manuels d’histoire de l’art se sont intéressés aux figures de Camille Claudel et Frida Kahlo, c’est moins pour analyser la valeur intrinsèque de leur oeuvre que pour souligner leurs liens avec des artistes célèbres comme Rodin et Diego Rivera, ou pour insister sur certains événements tragiques survenus dans leur vie personnelle.»

Associée à l’Institut d’études et de recherches féministes (IREF) de l’UQAM, Mme Saint-Gelais a obtenu en 2004 une subvention du Programme d’aide financière à la recherche et à la création pour nouveaux chercheur (PAFARC). Depuis, elle poursuit une recherche, Retour critique sur les histoires de l’art des femmes, qui consiste à analyser les études historiques réalisées depuis 1975, concernant les productions des femmes artistes, tant en Europe que dans les Amériques.

 

Bousculer les conventions

Il faut attendre les années 70, et la montée du mouvement féministe, pour que de plus en plus d’historiens de l’art se penchent sur la place des femmes et reconnaissent enfin la qualité de leur travail. Même si ces histoires se sont dégagées de l’approche biographique, elles sont souvent problématiques et soulèvent plusieurs interrogations, précise Mme Saint-Gelais. «Comment construire une histoire de l’art des femmes qui éviterait les pièges de l’histoire traditionnelle, hiérarchisée et paternaliste, que l’on critique? Faut-il adhérer à la vision essentialiste selon laquelle il existerait un art spécifiquement féminin? Et pourquoi retenir telle oeuvre et telle ar- tiste plutôt qu’une autre ? Ces questions, qui continuent de susciter des débats chez les historiens, témoignent du besoin de renouveler à la fois la matière de l’histoire de l’art et la manière de la faire.»

Chose certaine, poursuit Mme Saint-Gelais, les femmes artistes n’ont pas attendu que ces questions soient résolues pour se faire valoir. À Montréal, dès les années 70, certaines d’entre elles ont fondé la Galerie Powerhouse, seul centre d’artistes au Québec voué à la diffusion de l’art actuel des femmes.

«Bien que certains historiens continuent de soutenir qu’il n’y a pas de femmes qui méritent de faire partie de l’histoire de l’art, elles s’affirment désormais dans toutes les disciplines de l’art contemporain: peinture, sculpture, photo, performances, installations, arts médiatiques, etc. En abordant des thématiques liées, entre autres, au corps et au quotidien, les femmes ont contribué à bousculer l’art d’élite et certaines conventions esthétiques», conclut Thérèse Saint-Gelais.

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