L'importance des services de garde en milieux défavorisés

2 Octobre 2006 à 0H00

«On dirait qu’on n’a pas de place nous, les vieux. Tu sais moi, j’ai déjà été jeune mais eux n’ont jamais été vieux. Alors comment voulez-vous qu’ils nous comprennent?» demande Mme M., 96 ans. Son témoignage, et ceux d’une trentaine d’autres aînés, se retrouvent dans une étude intitulée Paroles de résidents. «Nous avons voulu donner la parole aux personnes âgées qui vivent dans des milieux d’hébergement et soulever des questions sur le respect de leurs droits fondamentaux à la sécurité, à la liberté et à la dignité», explique Michèle Charpentier, professeure à l’École de travail social.

L’étude, qui se base sur le concept d’empowerment, porte un regard nouveau sur la vieillesse. Elle ne met pas l’accent sur la misère et la dépendance des personnes âgées, mais sur leur capacité d’agir. «C’est pourquoi nous recommandons la création, dans tous les types de résidences pour personnes âgées, de divers comités favorisant la représentation et la défense de leurs droits, ainsi que leur participation : animation sociale, loisirs, journal, décoration…»

 

La sécurité avant la liberté

Les aînés qui se retrouvent dans un centre d’hébergement ou dans une résidence, après avoir connu des années de solitude, ont souvent une vision positive de leur milieu et insistent sur l’importance de leurs liens avec le personnel soignant, souligne Mme Charpentier. Pour eux, la sécurité prime sur la liberté. «Une dame de plus de 90 ans nous racontait qu’elle s’était habituée aux différentes contraintes… "du moment qu’il y a de bons repas et un peu de considération", disait-elle.» Ils savent, par ailleurs, user de leur marge de liberté, si minime soit-elle, pour se procurer des petits plaisirs et même pour revendiquer des droits.

Le recours à des placements temporaires ou transitoires, qui multiplient les relocalisations et déstabilisent les personnes âgées, devrait être évité, souligne l’étude. C’est pourquoi il est recommandé de revoir l’offre des services publics d’hébergement et de soutien à domicile pour diminuer la fréquence des déplacements.

L’étude démontre également l’importance pour les aînés de la réminescence de leur vie passée. Les ateliers d’écriture de type autobiographique ou les récits de vie contribuent à leur redonner une dignité et à contrer l’ennui et la routine qui génèrent la passivité. «Plusieurs d’entre eux ont connu la crise économique, la guerre et de nombreuses pertes, rappelle Mme Charpentier. On ne traverse pas 70 ou 80 années de vie sans avoir acquis une certaine force et des stratégies de survie.»

Certains milieux d’hébergement sont des lieux fermés où règne une forme de promiscuité suscitant parfois des tensions, voire des conflits, associés le plus souvent aux comportements perturbateurs de personnes présentant des pertes cognitives : lamentations, errance, agressivité, etc. D’où l’importance d’une présence plus grande de travailleurs sociaux et d’espaces spécifiques et adaptés aux besoins des gens.

Depuis 20 ans, les milieux d’hébergement ont subi des transformations majeures : désinstitutionnalisation, politique de maintien à domicile et vulnérabilité accrue des personnes hébergées, des femmes en grande majorité. Alors que le Québec connaît un vieillissement accéléré de sa population âgée, les services de maintien à domicile demeurent sous-financés et l’offre de services publics d’hébergement est réduite à cause, notamment, de la fermeture de lits et d’un resserrement des critères d’admissibilité dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée, lesquels sont réservés désormais aux cas dits lourds (très grande perte d’autonomie). C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la forte expansion des résidences privées à but lucratif, observe Mme Charpentier.

 

Créer des passerelles

On assiste, depuis quelques années, à une hybridation des ressources d’hébergement, à mi-chemin entre le réseau de la santé et le marché, dit la chercheuse. On constate ainsi une multiplication de partenariats publicprivé sous différentes formes : hébergement temporaire, réservation de places à des fins de réadaptation et de convalescence, ou pour désengorger des urgences. «Dans chaque cas, on peut retrouver le meilleur comme le pire, des modèles inspirants et des milieux problématiques. L’important est de favoriser la diversité des milieux de vie et de créer davantage de passerelles, non seulement entre le public et le privé, mais aussi vers d’autres pôles d’initiatives, comme ceux de l’économie sociale et de la famille. Chose certaine, il n’existe pas de modèle unique ou idéal», soutient Mme Charpentier.

«Les aînés que nous avons rencontrés nous sont apparus vulnérables, certes, mais surtout passionnants sur le plan humain. L’écrivaine Marguerite Yourcenard ne disait-elle pas que l’un des privilèges de la vieillesse était de pouvoir jeter le masque en toute chose. Après, il nous reste… l’essentiel.»

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