L’œil du Sahara

L’été dernier, la prestigieuse revue scientifique Geology publiait un article cosigné par Michel Jébrak et l’un de ses étudiants, Guillaume Matton, dont les recherches doctorales pourraient contribuer à résoudre l’énigme du Richat, une formation géologique spectaculaire dissimulée au milieu du désert du Sahara.

15 Avril 2006 à 0H00

Quand son directeur, Michel Jébrak, aujourd’hui vicerecteur à la recherche et à la création, lui a montré une image du Richat sur l’écran de son ordinateur, il y a quatre ans, Guillaume Matton a su tout de suite qu’il en ferait le sujet de ses recherches. «J’ai été séduit par la beauté et le mystère scientifique entourant cette formation unique en son genre», confie le jeune géologue, qui s’apprêtait alors à entreprendre un projet de maîtrise et qui a depuis bénéficié d’un « passage accéléré » au doctorat.

Aperçue de l’espace par les cosmonautes qui, lors des premières missions spatiales, s’en servaient comme d’un repère, la structure du Richat, aussi connue sous le nom d’Œil du Sahara, est une immense dépression de 40 kilomètres de diamètre, située en plein désert, au nord de la Mauritanie. Elle renferme trois corniches qui, comme des anneaux concentriques, entourent une brèche de silice de trois kilomètres de diamètre. « Une brèche, c’est une roche brisée et fragmentée, soudée par un ciment naturel, explique Guillaume Matton. »

Véritable joyau géologique, la structure du Richat est composée de roches très particulières, dont certaines proviennent du manteau supérieur, à plus de 70 kilomètres dans les entrailles de la Terre, précise le géologue. Au siècle dernier, le célèbre naturaliste français Théodore Monod s’est rendu plusieurs fois à dos de chameau la contempler. Mais perdue au milieu des dunes et difficilement accessible, la formation a, en fait, été très peu étudiée. « Quand j’ai commencé à m’y intéresser, je n’arrivais pas à trouver d’information, ni même de carte pour indiquer comment s’y rendre », raconte Guillaume Matton.

Située à 4 heures et demie d’Ator, une petite ville en plein désert, sur la route des caravanes, la structure du Richat n’est visitée que par quelques tribus de Bédouins. Il faut un véhicule tout terrain pour s’y rendre et transporter tout l’équipement et les provisions nécessaires, y compris l’eau, pour subsister pendant les deux ou trois semaines que durera la mission. En hiver, il fait facilement 35 °C le jour, mais le thermomètre peut descendre entre 5 et 10° la nuit ! « Il y a des millions d’étoiles dans le ciel et on entend seulement le vent qui souffle sur le désert », raconte le jeune explorateur.

Un phénomène magmatique

Toutes sortes de théories ont circulé pour expliquer l’origine du Richat. On a d’abord cru qu’elle résultait d’un impact de météorite, puis de mouvements tectoniques ou même de la foudre ! Mais la thèse de Guillaume Matton pourrait confirmer, grâce à un modèle supporté entre autres par des datations originales, qu’elle a été générée par un phénomène magmatique survenu il y a 100 millions d’années. Une montée de magma se serait frayée un chemin à l’intérieur de la terre, créant un effet de poinçon, soulevant les roches sédimentaires en place. Puis, des liquides hydrothermaux provenant du magma se seraient infiltrés dans la roche sédimentaire déformée, bombée et fracturée et auraient entraîné la dissolution des calcaires. Les grottes et les cavités formées par la dissolution auraient fini par provoquer l’effondrement du cœur de la structure, ce qui expliquerait la provenance de la brèche centrale. L’érosion aurait ensuite contribué à sculpter le paysage en corniches qui l’entoure.

En mars 2006, Guillaume Matton et Michel Jébrak sont retournés sur le site une troisième fois pour faire des observations, prendre des mesures et recueillir des échantillons. Le vice-recteur à la recherche est toujours impliqué de près dans les recherches de son étudiant. « Ses contacts dans le domaine de l’exploration minière sont précieux, surtout quand il faut ramener de Mauritanie plusieurs échantillons de roche de un kilo chacun », note Guillaume Matton. D’autres scientifiques, dont le géologue James K.W. Lee, de l’Université Queen’s, cosignataire avec eux de l’article publié en août 2005 dans Geology, et le chercheur français Bernard Bonin, une sommité internationale dans le domaine du magmatisme alcalin, collaborent à leurs travaux dans le but de percer le mystère de la structure du Richat.

« Ce qui reste à déterminer, c’est l’origine du phénomène magmatique », précise Guillaume Matton, indiquant que ses recherches s’orientent maintenant du côté des mouvements de plaques survenus lors de la formation de l’Atlantique. « Il y a 100 millions d’années, lorsque les continents africain et américains se sont éloignés, les conditions étaient propices à l’apparition d’un phénomène tel que celui qui a pu entraîner la formation du Richat », explique le géologue qui n’a pas encore terminé son doctorat, mais dont les travaux suscitent déjà l’intérêt de la communauté géologique internationale.

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