Maria Nengeh Mensah : Pour la décriminalisation de la prostitution

Professeure au Département de travail social, Maria Nengeh Mensah s’intéresse depuis plusieurs années à la question du travail du sexe dans le cadre de ses recherches sur la prévention du VIH-sida.

15 Avril 2006 à 0H00

Vous êtes en faveur de la décriminalisation totale de la prostitution. Pourquoi?

Cela me semble la seule façon juridique de respecter les droits des travailleuses du sexe (et quand je parle des travailleuses, je pense aussi aux travailleurs). Le système actuel, qui n’interdit pas les échanges rémunérés mais qui sanctionne toutes les activités permettant ces échanges, comme la sollicitation, le proxénétisme ou la tenue de maisons de débauche, me semble hypocrite. Dans les faits, les personnes qui font de la prostitution se trouvent criminalisées. Or, la criminalisation a des impacts importants sur la santé, dans la mesure où elle augmente la prise de risque. Quand on est passible de toutes sortes d’amendes, on accepte d’aller dans des endroits isolés ou de suivre des clients à l’air louche, pour faire plus vite. Le fait de criminaliser une activité a aussi pour résultat de l’entacher, d’en faire quelque chose de sale, de mauvais, de déviant. Cela contribue à la marginalisation et à l’exclusion des personnes qui pratiquent cette activité et cela aussi a un impact sur leur santé. Le stigmate social est terrible.

La criminalisation pose de graves problèmes de santé et de sécurité. C’est pour cette raison, mais aussi parce que c’est ce que veulent les travailleuses du sexe, qu’il faut décriminaliser la prostitution. 

Accepter la notion de travail du sexe, n’est-ce pas cautionner l’exploitation sexuelle des femmes?

Il faut continuer à lutter pour éliminer toutes les formes d’exploitation et de violence contre les femmes, mais l’adéquation qui est faite entre prostitution et exploitation me semble problématique. Je comprends la position des féministes néoabolitionnnistes [qui prônent l’interdiction de la prostitution] et je ne dis pas qu’il n’y a jamais d’exploitation dans le travail du sexe, mais c’est loin d’être toujours le cas. Il y a des prostituées qui aiment leur travail. Pourquoi est-on incapable de concevoir que les pratiques sexuelles puissent se vendre ? Il faut cesser de penser que toute relation sexuelle signifie nécessairement un abandon de son « moi profond ». Cela ne se passe pas comme ça dans la réalité.

La notion de travail du sexe a été mise de l’avant dans les années 80 pour faire réfléchir au sens très négatif du mot « prostitution », qui associe la prostituée à une personne corrompue et déviante. Elle permet de complexifier la compréhension que nous avons de cette activité et de faire ressortir son aspect générateur de revenus. Cela fait aussi partie d’un effort de reconnaissance du travail invisible des femmes. Rendre des services sexuels en échange de diverses faveurs, cela se fait aussi dans le mariage et le concubinage. La travailleuse du sexe ne fait que formaliser cet échange.

L’argument des féministes, c’est ce que n’est pas du travail parce que la prostitution est fondée sur une relation de pouvoir et que les femmes ne contrôlent pas leurs conditions de travail. Or, certaines travailleuses du sexe fixent leurs tarifs, choisissent leurs horaires et les services qu’elles offrent : c’est mieux que bien des travailleuses non syndiquées. Bien sûr, il y a des personnes qui font ce travail en situation de coercition, mais la criminalisation ne les incite pas à s’organiser ou à chercher de l’aide, au contraire. Ainsi, on confond de plus en plus souvent prostitution et trafic de femmes. Il faut faire attention. La migration des femmes, y compris pour s’adonner au travail du sexe, s’inscrit dans un contexte de mondialisation qui ne se limite pas au trafic. Il existe déjà suffisamment de lois empêchant la séquestration ou le travail forcé sans qu’il soit nécessaire de criminaliser la prostitution pour lutter contre le trafic des femmes.

Peut-on imaginer que la loi canadienne évolue vers la décriminalisation de la prostitution?

Évidemment, l’élection d’un gouvernement fédéral conservateur ne va pas dans ce sens, mais je pense qu’on va finir par en arriver là. Depuis cinq ans, le mouvement international des travailleuses du sexe a pris une ampleur considérable. Lors du Forum social mondial qui s’est tenu en Inde, en 2004, des milliers de travailleuses du sexe ont manifesté pour dire au monde et aux experts qui cherchent à les réhabiliter : «On ne veut pas de vos machines à coudre; on veut continuer à travailler dans nos bordels ! » Le Canada est un pays qui se situe à l’avant-garde dans ces débats, comme on l’a vu avec le mariage gay. Le droit peut contribuer à faire évoluer la société : il fallait décriminaliser l’homosexualité pour que les mentalités changent. Je pense que ce sera la même chose pour le travail du sexe.

Quelles sont les principales avancées en matière de droits des travailleuses du sexe à travers le monde?

On parle beaucoup de la Suède, où l’on a décidé de criminaliser les clients des prostituées plutôt que les travailleuses du sexe elles-mêmes. Personnellement, je trouve qu’il s’agit d’une voie dangereuse. Quand votre client, qui est votre gagnepain, est passible de poursuites, cela vous oblige à la clandestinité avec tous les dangers que cela comporte. En France, le resserrement des lois sur l’immigration, prévu entre autres pour contribuer au démantèlement des réseaux de trafic, a entraîné des violations des droits des migrantes. En 2003, la Nouvelle-Zélande a procédé à la décriminalisation de plusieurs activités liées à la prostitution. Tout en interdisant l’emploi de personnes de moins de 18 ans dans la prostitution, on a adopté une loi dont le but affirmé est de protéger les droits humains des travailleuses du sexe et de promouvoir leur santé et sécurité au travail. Cette loi, qui permet entre autres à des prostituées de se regrouper entre elles pour gérer leurs propres bordels et garder le contrôle de leurs revenus, me paraît beaucoup plus respectueuse des droits des travailleuses du sexe que la réforme suédoise. Les travailleuses reconnues ont des recours si leurs droits sont lésés, elles peuvent payer des impôts et se constituer un régime de pension. C’est important pour les vieux jours! 

 

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