Messieurs Net

15 Avril 2006 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Un soir d’octobre, le téléphone a retenti à une heure singulièrement tardive aux bureaux d’Innu-Science, une entreprise de Sainte-Julie. Le Centre anti-poison était au bout du fil. « Un enfant venait d’avaler une lampée d’un de nos produits nettoyants ultra-concentrés et l’infirmière voulait connaître le plus rapidement possible le traitement approprié », raconte Steve Teasdale (M.Sc., 90), vice-président, affaires scientifiques. « Bof, lui a-t-il dit, grondez le petit en lui disant de ne plus recommencer. »

Ce n’est pas sans fierté que le gestionnaire parle de l’innocuité des 22 nettoyants industriels qu’il a mis au point avec son collègue Daniel Couillard (B.Sc., 88), rencontré sur les bancs du Département de biologie de l’UQAM dans les années 1980. « Bien sûr, je ne recommande pas d’en boire, dit-il en riant, mais nos produits ne posent aucun risque pour la santé ou l’environnement. Ça change des nettoyants concentrés de nos compétiteurs. Dans certains cas, il suffit d’en échapper une goutte sur le plancher pour y laisser un trou! »

Pourtant, les détergents concoctés par les deux biologistes seraient aussi puissants que ceux de la concurrence. Quelle arme secrète se cache dans les bouteilles multicolores d’Innu-Science ? Des bactéries qui se nourrissent goulûment des graisses et saletés qu’elles rencontrent sur leur passage. Chaque produit en renferme un cocktail différent. Si certaines espèces neutralisent les odeurs qui s’échappent des poubelles, d’autres sont toutes désignées pour s’attaquer aux huiles et aux graisses qui encrassent les filtres des fours à cuisson.

« Dans tous les cas, il s’agit de bactéries que nous avons extraites de la nature », souligne Daniel Couillard, président d’Innu-Science. « Elles n’ont subi aucune modification génétique et sont parfaitement inoffensives pour les humains. » Dans les bouteilles, elles sont simplement plongées dans un bouillon de culture qui permet de les maintenir en vie jusqu’au jour J, ou plutôt jusqu’au jour M, journée du grand ménage

À l’UQAM, tous les pavillons sont désormais nettoyés avec les produits d’Innu-Science. L’Université de Montréal, l’Université de Sherbrooke, l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, Radio-Canada, la gare Centrale de Montréal et plus de 200 écoles remplissent aussi les carnets de commandes de l’entreprise. Au-delà du Québec, les deux biologistes-entrepreneurs vendent leurs produits aussi loin qu’en Afrique du Sud, en Scandinavie ou au Japon. « En fait, 75 % de notre chiffre d’affaires provient de l’exportation », souligne le président, qui fait en moyenne 20 voyages internationaux par année.

Les deux compères ont dû tout apprendre sur le métier d’entrepreneur. « On est parti de zéro, raconte Steve Teasdale. À trente ans, quand on a laissé nos jobs pour se lancer dans l’aventure, on n’avait pratiquement pas de mise de fond. On n’avait aucune expérience en gestion et des usines, on n’en avait vu qu’à la télé ! »

À leur actif, ils avaient une excellente base scientifique et une bonne dose de volonté. Les deux biologistes, qui à l’époque travaillaient pour la même compagnie pharmaceutique, rêvaient d’avoir leur propre entreprise. Mais la lourdeur des investissements requis pour mettre sur le marché un nouveau médicament refroidissait leurs ardeurs. « Dans le cadre d’un congrès, on a rencontré un chercheur américain qui s’intéressait au pouvoir nettoyant des bactéries, se rappelle Daniel Couillard. Le déclic s’est fait. »

Depuis son inauguration, en 1992, l’entreprise est passée de deux à une trentaine d’employés. Son chiffre d’affaires frise aujourd’hui les 10 millions de dollars. Qui plus est, tout est fait à Sainte-Julie : recherche et développement, production, embouteillage, marketing et distribution. 

Les deux diplômés ne comptent pas s’asseoir sur leurs lauriers. Dès le mois de juin, ils investiront 500 000 dollars dans leur usine. « On pourrait très bien arrêter de pédaler, empocher des profits pendant cinq ou dix ans, puis se retirer, mais ce n’est pas ce dont nous rêvons, indique Daniel Couillard. On veut devenir une grande entreprise internationale. Trente employés, c’est bien, mais 500 c’est mieux ! »

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