Montréal, ville de design?

Qu'est-ce qu'une ville de design? Les professeurs Marc Choko et Frédéric Metz ont contribué à lancer le débat.

15 Décembre 2006 à 0H00, mis à jour le 5 Avril 2019 à 11H15

Série Cinquante ans d'histoire
L'UQAM, qui célèbre son 50e anniversaire en 2019-2020, a déjà beaucoup d'histoires à raconter. La plupart des textes de cette série ont originalement été publiés de 2006 à 2017 dans le magazine Inter. Des notes de mise à jour ont été ajoutées à l'occasion de leur rediffusion dans le cadre du cinquantième.

Le débat a commencé au printemps dernier [en 2006] quand Montréal a été désignée «Ville UNESCO de design». Marc Choko, directeur du Centre de design de l'UQAM, a collaboré avec la Ville pour l'obtention de ce statut, mais cela n'a pas empêché son collègue Frédéric Metz de jeter son grain de sel : «Ajoutons trois lettres : "Montréal, ville pro-design"», a-t-il écrit dans Le Devoir, rappelant l'esthétisme douteux de larges pans de la métropole. Tout l'été, La Presse, le journal Les Affaires et de nombreux autres médias ont relancé la question : Montréal est-elle une ville de design ? Nous l'avons posée à ceux qui ont contribué à lancer le débat, les professeurs Marc Choko et Frédéric Metz, de l'École de design.

L'UNESCO a-t-elle eu raison de désigner Montréal «ville de design»?

  • Marc Choko : Il ne faut pas confondre ville de design et ville design. Tout le monde s'entend pour dire que Montréal n'est pas Paris, Milan ou New York. Mais Montréal fait partie des villes qui, tout en n'étant pas reconnues comme de grandes capitales du design, ont décidé de jouer la carte du design. Beaucoup de personnes vivent du design à Montréal. La ville est une des places les plus importantes en Amérique du Nord pour le design graphique, entre autres dans le domaine de l'animation 3D. Nous avons des produits de design industriel qui font un malheur sur la scène internationale, comme le tire-bouchon de Claude Mauffette ou la célèbre mallette de Michel Dallaire. En matière d'aménagement, on a aussi de nouveaux modèles, comme le Quartier international, qui a gagné de nombreux prix sur la scène internationale.

  • Frédéric Metz : Je pense qu'un bon coup de pied n'a jamais fait de mal à personne. Si cela fait en sorte qu'on se préoccupe davantage de design, c'est merveilleux. Mais dire que Montréal est une des trois villes de design au monde, c'est galvauder le mot «design».

Qu'est-ce qu'une ville «design»?

  • Marc Choko : Toutes sortes de petits détails. Le mobilier urbain, par exemple, est un élément clé à développer. Il y aurait du travail à faire sur les lampadaires, les bancs, les poubelles. On voit des énormités à Montréal : de nouvelles plaques de rue d'une «kétainerie» incroyable et des lampadaires pseudo-anciens affreux! Par contre, des édifices comme celui de la Caisse de dépôt, qui est le bâtiment phare du Quartier international, ou des bâtiments moins connus, comme l'hôtel Godin, le Germain ou le Gault sont très intéressants du point de vue du design.

  • Frédéric Metz : Cela n'existe pas, une ville « design ». Un carrefour, une lampe, un banc, une enseigne peuvent être design, pas la ville. Que serait une ville design? Une ville où les trottoirs sont agréables, où la bouffe est agréable, où les transports en commun sont bien organisés, où les constructions, les routes et la signalisation sont bien faites, où il y a plein de boutiques avec des produits design? Si c'est ça, Montréal n'est certainement pas une ville design. Mais, de toute façon, une ville où tout serait design, comme Brasilia, ça ne fonctionne pas. Par contre, on aimerait que les visiteurs marchent dans les rues et se disent «Wow! Je voudrais copier ça dans ma ville». On parle de remettre des tramways à Montréal. Mais au lieu de tramways sur rails qui seront bloqués par la neige et la glace l'hiver, pourquoi pas des trains suspendus dans l'air, par exemple? Pourquoi ne pas innover au lieu d'être à la remorque de ce qui se fait ailleurs?

Que faut-il faire pour améliorer le design de la ville ? Faut-il multiplier les règlements?

  • Marc Choko : Je suis pour la protection des édifices patrimoniaux, mais il faut faire attention aux règlements qui, par exemple, imposent la brique rouge pour le revêtement extérieur de toutes les maisons d'un quartier. L'uniformité, ça peut devenir uniformément moche. Au contraire, on peut arriver à quelque chose de très réussi en intégrant des couleurs vives et des matériaux nouveaux dans un environnement ancien. Plutôt que des règles trop rigides, je crois qu'il faut des comités conseils à la fois ouverts et vigilants. Les concours sont aussi très utiles. Avec les concours d'architecture, comme on peut le voir dans une exposition que nous présentons cet automne, on fait en sorte d'avoir des édifices publics de qualité.

  • Frédéric Metz : Pour développer le design, il faut de l'argent, même si le design en soi ne doit pas nécessairement coûter cher. Paris est la capitale de la mode, mais Paris investit des sommes énormes pour garder sa place dans l'univers de la mode. Il faut une véritable volonté politique. Alors, quand je reçois une carte de voeux affreuse de la mairie, cela m'inquiète. Il faut plus de souplesse syndicale : à Montréal, c'est à peine si on peut faire déplacer une poubelle! Et il faut des règlements. Quand on va à Paris et qu'on trouve cela beau, il faut savoir qu'il n'y a que cela, des règlements. Ici, on dit qu'il y en a, mais on ne voit que des catastrophes. Et je ne parle même pas de l'esthétique, je parle de la hauteur des bâtiments, des matériaux. De l'autre côté de la rue, il y a un commerce qui vient d'être reconstruit. La devanture s'avance presque jusqu'au bord du trottoir, plus loin que tous les édifices voisins. Pourquoi, par respect, ne pas avoir reconstruit l'immeuble pour qu'il s'harmonise avec l'ensemble de la rue?

Une ville doit-elle être design?

  • Marc Choko : Le fait que Montréal soit désignée ville de design contribue à sensibiliser les gens qui prennent des décisions. Cela devient plus gênant de faire des choix qui ne tiennent pas compte du design. Par ailleurs, le design est un outil de promotion très intéressant pour les villes de taille moyenne. Si Gérald Tremblay et Benoît Labonté ont décidé de miser sur le design, ce n'est pas seulement par amour du design, c'est aussi pour des raisons économiques. Personnellement, je préfère une ville qui présente des qualités esthétiques, mais ça ne suffit pas. Le courant postmoderne est en partie une réaction à un certain design international perçu comme trop froid, trop sec. Les lignes pures, le minimalisme, c'est bien beau, mais un peu de bordel, cela ne fait pas de mal. D'ailleurs, j'aime bien Montréal!

  • Frédéric Metz : On pense que je voudrais une ville hyperclean, mais c'est faux. Les graffitis, par exemple, je ne suis pas forcément contre. Ce qui me dérange, ce sont les tags sur les vieilles pierres. Mais pour répondre à la question, j'insiste : une ville ne peut pas être design. Par contre, je dirais qu'une ville dont tous les mécanismes de protection de l'environnement seraient meilleurs que ceux des autres cités serait pour moi un modèle à imiter.

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