Programme d'histoire au secondaire : une conception de l'histoire platement linéaire?

27 Novembre 2006 à 0H00

Comme d'autres historiens, Jean-Marie Fecteau, titulaire de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, se réjouit que le nouveau programme d'enseignement de l'histoire au secondaire intègre des références à certains événements politiques et qu'il traite notamment de la question nationale et de la nation québécoise. Toutefois, ajouter des faits et des mots ne suffit pas, dit-il. «Il y aura toujours des manques parce qu'une histoire totale est impossible. Le véritable problème avec ce programme est qu'il repose sur une conception de l'histoire pour le moins contestable.»

Rappelons que le ministère de l'Éducation vient d'adopter, six mois après l'éclatement d'une controverse médiatique, une version définitive du programme «Histoire et éducation à la citoyenneté», qui doit entrer en vigueur en septembre 2007. Cette dernière mouture suscite toujours des critiques, même si elle relate des événements et des conflits marquants de l'histoire du Québec qui avaient été plus ou moins effacés dans les versions antérieures : la Conquête, les rébellions des Patriotes, la crise de la Conscription, le rapatriement unilatéral de la Constitution, etc.

Histoire sans ruptures

Selon Jean-Marie Fecteau, le nouveau programme présente une histoire du Québec caractérisée par une trame évolutive platement linéaire, sans ruptures, interchangeable avec d'autres sociétés. Une histoire où l'avènement de la démocratie, l'industrialisation et la modernisation du Québec sont tout au plus des étapes conduisant progressivement vers notre société actuelle, tolérante et pluraliste.

Le rôle de l'historien est de saisir comment les choses se transforment, souligne le chercheur. «Le programme a tendance, par exemple, à noyer la Révolution tranquille dans un lent mouvement temporel qui fait débuter la modernisation du Québec vers 1920. Il ne s'agit pas d'exalter ou de déplorer les moments fondateurs de notre histoire, mais de les considérer comme des ruptures qui ont ébranlé l'ensemble de la collectivité québécoise et orienté son destin.»

Le programme est aussi beaucoup trop axé sur les intérêts particuliers d'individus ou de groupes, poursuit M. Fecteau. «Les élèves doivent comprendre comment s'expriment dans notre histoire les conflits collectifs, comme les affrontements avec le mouvement ouvrier ou la lutte pour l'émancipation des femmes.»

Initier au dépaysement temporel

L'enseignement de l'histoire s'étalera sur deux années. Dans un premier temps, le programme expose une histoire continue sur trois siècles et, au cours de la deuxième année, aborde diverses thématiques couvrant la même trame historique. «Les risques de répétition et de confusion sont énormes, observe le professeur. De plus, en séparant les thématiques politiques, sociales, économiques et culturelles, il sera difficile de comprendre leurs liens», ajoute-t-il.

Avec d'autres historiens, Jean-Marie Fecteau déplore que l'histoire soit subordonnée à l'éducation à la citoyenneté. Personne ne conteste l'importance de donner les bases d'une formation citoyenne adéquate aux élèves, mais il est inacceptable de la réduire à un cours d'histoire, soutient-il. «L'éducation à la citoyenneté doit aussi faire appel à d'autres disciplines, telles que la philosophie, l'économie ou la géographie.» En outre, une histoire associée à la formation civique aura tendance à aplanir les aspérités et les conflits du passé au nom de la promotion de valeurs consensuelles actuelles que doit partager tout bon citoyen, de rappeler l'historien. «L'histoire n'est pas le réceptacle des faits du passé que l'on doit étudier dans le but unique de comprendre le présent. Elle est la géographie du temps et a pour rôle d'initier les jeunes au dépaysement temporel.»

Quant à l'approche pédagogique du programme, basée sur le socioconstructivisme, M. Fecteau tient à prendre ses distances tant à l'égard de ses plus farouches partisans que de ses critiques les plus radicaux. «L'enseignement ne peut être une simple transmission de savoirs. Un professeur d'histoire doit être capable de trouver les bons instruments pour, à la fois, dispenser des connaissances et développer un savoir-faire (capacités d'analyser et de raisonner). Il n'y a pas d'opposition entre les deux.»

Le constat que fait le programme du ministère de la complexité de l'histoire ne doit pas remplacer l'exigence fondamentale de lui donner un sens, conclut Jean-Marie Fecteau. «Nous méritons une histoire qui ouvre le registre des possibles en révélant aux jeunes l'importance des décisions collectives à prendre sur l'avenir qui est le nôtre. C'est de cette histoire dont nos enfants sont dignes.»

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