Quand les fantômes viennent hanter les vivants

27 Novembre 2006 à 0H00

Il vient de faire paraître son premier essai, Revenances de l'histoire, aux Éditions de Minuit, prestigieuse maison d'édition française qui a publié les oeuvres d'écrivains et de philosophes aussi réputés que Samuel Beckett, Marguerite Duras et Gilles Deleuze. «Je m'étais dit, sans aucune prétention, que je devais soumettre mon manuscrit à une maison d'édition à laquelle je rêvais depuis l'adolescence», raconte Jean-François Hamel, professeur au Département d'études littéraires.

Ce jeune professeur de 33 ans, embauché par l'UQAM en 2003, s'intéresse également aux modes de transmission de la mémoire culturelle. Il est membre du centre de recherche Figura sur l'imaginaire contemporain et d'une équipe de recherche dont les travaux portent notamment sur les impacts de l'informatisation de la culture dans le monde des arts et des lettres.

Nouvelle expérience du temps historique

Dans les années 60 et 70, les études sur l'art du récit (narratologie) considéraient celui-ci comme un objet identique et universel, présent dans toutes les cultures et à toutes les époques, rappelle Jean-François Hamel. «Pour ma part, je crois plutôt à l'historicité du récit, dit-il. Que ce soit dans la fiction ou dans les discours philosophique et historique, on raconte le passé de manière différente selon les lieux et les périodes de l'histoire. J'ai voulu démontrer dans mon essai que l'expérience du temps dans notre modernité a été affectée par des transformations majeures obligeant les auteurs à inventer de nouvelles formes de récit.»

Selon le chercheur, l'expérience du temps historique en Europe a subi une véritable mutation au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi, la Révolution française et la révolution industrielle, porteuses de projets d'émancipation, ont accentué la foi dans l'avenir et la suspicion à l'égard d'un passé que l'on incitait à rejeter. «Mon hypothèse est que ces changements ont entraîné la transformation des pratiques du récit sous la forme d'une désorientation par rapport au temps.»

Un phénomène paradoxal

L'étude de Jean-François Hamel souligne l'apparition d'un phénomène paradoxal dans l'histoire des idées. À partir du milieu du XIXe siècle jusqu'à nos jours, l'imaginaire occidental moderne est marqué par une conception linéaire de l'histoire et par la croyance en un progrès illimité, observe-t-il. Pourtant, des écrivains (Victor Hugo, Baudelaire, Claude Simon) et des philosophes (Marx, Nietzsche, Heidegger) ont recours à un art du récit fondé sur une représentation cyclique du temps pour donner un sens à l'histoire des deux derniers siècles.

Comment expliquer que ces auteurs décrivent l'histoire, celle de l'Europe surtout, comme l'éternel retour des mêmes événements : guerres, révolutions, etc. se demande M. Hamel. «Leur recours à la temporalité cyclique s'apparente à une tentative de retrouver une solidarité entre le passé, le présent et l'avenir, dans une société qui, incapable d'établir un rapport apaisé avec le passé, tend à dévaluer le legs des ancêtres.»

Par son essai, Jean-Fraçois Hamel avait aussi pour ambition de faire tomber certaines cloisons disciplinaires. Le récit n'est pas l'apanage de la littérature, soutient-il. On le trouve partout : non seulement dans les textes de philosophie et d'histoire, mais également dans les journaux, les contes traditionnels, la rumeur publique, le cinéma, etc.

«Le récit ne se contente jamais de rapporter des expériences et événements. Il les modèle, créant le temps et faisant l'histoire. C'est pourquoi sa propre histoire doit être racontée.»

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