Quand science rime avec conscience

15 Décembre 2006 à 0H00

Parmi les intellectuels québécois, Louise Vandelac est une sorte de vedette. On l'invite à la radio, on la voit régulièrement participer à des tables rondes et à des débats. Ses recherches sur les impacts des technologies de reproduction et sur les questions de santé et d'environnement l'ont amenée à fonder, avec d'autres, Eau secours!, la coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau, et à co-réaliser deux documentaires pour l'Office national du film (ONF). Professeure au Département de sociologie et membre de l'Institut des sciences de l'environnement, cette chercheuse ne craint pas d'intervenir sur la place publique et de défendre les dossiers qui lui tiennent à coeur. Ce qui n'est pas sans provoquer l'agacement de certains collègues.

«Les problèmes d'environnement ont des retombées économiques et sociales qui touchent l'ensemble des citoyens, dit Louise Vandelac. Il m'apparaît donc logique de me prononcer sur ces questions dans la perspective d'une démocratisation de l'accès au savoir et pour favoriser le débat démocratique. Il ne s'agit pas de se mettre au service d'une politique, qu'elle soit de gauche ou de droite, mais d'intervenir en fonction du bien commun.» Les universitaires, croit-elle, ont acquis un savoir spécialisé qui les autorise à prendre position dans des dossiers relevant de leur compétence, contribuant ainsi à éclairer l'opinion publique.

Elle n'est ni la seule ni la première. Le 7 août 1945, au lendemain de la première attaque nucléaire sur Hiroshima, un groupe de scientifiques de l'Université de Chicago lançait une campagne publique pour l'utilisation pacifique de l'énergie atomique et un contrôle international des armes de destruction massive. Ces savants avaient pourtant été associés aux recherches qui ont permis aux États-Unis de fabriquer la bombe A. En Union soviétique, le grand physicien Andreï Sakharov, père de la bombe H, eut les mêmes «remords», au péril de sa vie et de sa carrière, lorsqu'il prit conscience de l'ampleur des dévastations qui pouvaient être causées par sa découverte.

«Lucides» et «solidaires»

Au Québec, des universitaires, notamment de l'UQAM, n'hésitent pas à prendre la parole et à intervenir dans la vie de la cité. Soit en donnant publiquement leur appui à différents mouvements : grèves étudiantes contre la réforme des prêts-bourses, coalition contre la privatisation du parc du Mont-Orford, lettre publique au premier ministre Stephen Harper incitant son gouvernement à combattre le réchauffement climatique. Soit encore en prenant position sur des questions socio-politiques plus larges : l'an dernier, huit professeurs de l'UQAM se sont rangés parmi les signataires des manifestes Pour un Québec lucide et Pour un Québec solidaire.

Jacques St-Pierre, professeur au Département de stratégie des affaires et titulaire de la Chaire SITQ en immobilier, est membre de la coalition SOS-Orford, qui s'oppose à la privatisation partielle du Parc national du Mont-Orford. «Mon adhésion à la coalition correspond à un cri du coeur», dit celui qui, avec des amis, a participé au développement du village communautaire d'Orford-sur-le-lac. «La population de la région est non seulement attachée à ce parc construit à la fin des années 1930, qui fait partie maintenant du patrimoine public, mais elle a déployé des efforts énormes pour protéger sa biodiversité.» Jacques St-Pierre estime que les universitaires, et les intellectuels en général, sont des citoyens comme les autres, mais qu'ils ont une responsabilité additionnelle, car ils disposent d'instruments d'analyse leur permettant d'apporter une contribution intellectuelle et critique dans des dossiers d'intérêt public.

Au printemps dernier, des personnalités du monde académique signaient une lettre, publiée dans le National Post, exigeant du gouvernement canadien une stratégie nationale pour faire face aux changements climatiques. Ce geste se voulait une réponse à une autre lettre, publiée par des scientifiques sceptiques à l'égard de la théorie du réchauffement global de la planète. «Nous voulions dire aux décideurs politiques qu'il est urgent d'agir et qu'il faut investir davantage dans la recherche pour mieux évaluer la nature et les conséquences de ce réchauffement», déclare la micropaléontologue Anne de Vernal, professeure au Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère.

Membre du Centre de recherche en géochimie et géodynamique (GEOTOP-UQAM-McGill), Anne de Vernal s'intéresse aux microfossiles organiques présents dans les milieux marins depuis des milliers d'années et à leur rôle de bio-indicateurs des changements climatiques et environnementaux. «Je fais partie de ces chercheurs qui travaillent sur des questions extrêmement pointues et qui consacrent tout leur temps aux recherches sur le terrain et en laboratoire, dit-elle avec une certaine candeur. Je ne suis pas beaucoup l'actualité politique.» Ce qui ne l'empêche pas de prendre position publiquement sur des problèmes concernant son domaine d'expertise, «sans parti pris idéologique ou politique», précise-t-elle.

Inciter à l'action

«À partir de nos connaissances, nous avons l'obligation d'informer la population et, s'il le faut, d'inciter les gens à l'action », affirme pour sa part Karen Messing, professeure au Département des sciences biologiques et membre du CINBIOSE. Elle dirige «L'invisible qui fait mal», une équipe de recherche interdisciplinaire qui, depuis 13 ans, axe ses travaux sur le caractère peu visible de certaines tâches pénibles effectuées par des femmes et sur les difficultés qu'elles rencontrent pour faire valoir leurs droits à la santé et à la sécurité au travail. «L'invisible qui fait mal» est un partenariat entre des chercheurs universitaires de différentes disciplines (ergonomie, sciences juridiques, intervention communautaire) et trois centrales syndicales du Québec.

«Je ne m'intéresserais pas à la santé des femmes au travail si je ne pensais pas que leurs conditions doivent être améliorées, souligne la chercheuse. Cela dit, je ne suis pas une militante syndicale et mon point de vue en est un de scientifique.»

Les universitaires qui prennent publiquement position dans différents domaines se font constamment demander comment ils concilient engagement et indépendance d'esprit. Curieusement, observe Louise Vandelac, on pose rarement cette question aux chercheurs faisant partie de think tanks comme l'Institut C. D. Howe, le Conference Board du Canada ou l'Institut d'études économiques de Montréal, proches des lieux de pouvoir. «Il importe que les chercheurs préservent leur liberté et leur autonomie, en évitant d'être inféodés à des intérêts économiques ou politiques», poursuit-elle.

Qui finance la recherche?

Karen Messing rappelle qu'elle reçoit des fonds des organismes subventionnaires, et non des centrales syndicales. «Les problématiques de recherche sont défi- nies en collaboration avec les syndicats, mais les tâches sont clairement réparties. À mon équipe et à moi de faire la recherche et d'en livrer les résultats sous forme de rapports, d'articles ou de communications dans des colloques, et à eux d'en disposer comme ils l'entendent. S'ils sont en désaccord avec nos conclusions, ils sont libres de faire connaître leur position», dit-t-elle.

«Évidemment, un chercheur doit d'abord faire preuve de transparence en révélant ses sources de financement, souligne l'historien des sciences Yves Gingras. En même temps, il ne suffit pas de les mentionner pour démontrer la validité scientifique d'une recherche. La valeur d'une étude ne se résume pas à la qualité du commanditaire, qu'il soit privé ou public, mais réside ultimement dans sa rigueur méthodologique.»

Quand les universitaires outrepassent leur champ de compétence et utilisent leur titre de scientifique pour se prononcer sur des sujets qu'ils connaissent mal, ou lorsque leurs interventions publiques ne sont pas suffisamment documentées, leur crédibilité peut être mise en cause. Citant le philosophe français Michel Foucault, Yves Gingras rappelle qu'il faut distinguer l'intellectuel spécifique — qui parle à partir de la place qu'il occupe et non à la place des autres — de l'intellectuel universel, présent sur tous les fronts et ayant la prétention d'être la conscience de tous!

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