Question de Dieu et d'État

16 Octobre 2006 à 0H00

«Au baccalauréat, les étudiants sont à l'âge des découvertes et j'avais envie de retrouver l'étincelle dans leur regard», raconte Pierre Lucier, professeur invité au Département de sciences des religions. Celui-ci effectue un retour à l'enseignement après avoir oeuvré, pendant 25 ans, dans l'administration publique et universitaire et la diplomatie canadienne.

Intellectuel et homme d'action, Pierre Lucier est considéré comme un bâtisseur de l'éducation au Québec. Après une quinzaine d'années dans l'enseignement collégial et universitaire, il occupe au cours des années 80 les postes de sous-ministre au ministère québécois de l'Éducation, de président du Conseil supérieur de l'éducation et du Conseil des universités. À la présidence de l'Université du Québec de 1996 à 2003, Pierre Lucier prône une vision de développement du réseau comme grand service public d'enseignement supérieur sur l'ensemble du territoire. Il a également été porteparole du Canada à l'UNESCO et a assumé des fonctions importantes à l'OCDE et à l'Agence universitaire de la francophonie.

Philosophe de formation, Pierre Lucier vient de déposer un manuscrit aux Presses de l'Université Laval, intitulé L'université québécoise : figures, mission, environnements.

 

Passer aux actes

Devant la crise financière qui frappe actuellement les universités québécoises, il ne cache pas son inquiétude. «La concurrence mondiale est très forte, dit-il. Recruter et garder les bons professeurs et les bons étudiants représentent un de grands défis. Dans ce contexte, les universités qui disposent de plus de ressources financières et qui peuvent offrir aux chercheurs des équipements de pointe sont avantagées.»

Si le Québec fait le choix collectif de maintenir le gel des frais de scolarité, l'État devra compenser, estime le professeur. «Il existe un consensus sur la nécessité d'injecter plus d'argent pour conserver un système d'enseignement universitaire de qualité au Québec. Maintenant, il s'agit de passer aux actes.»

Dans le débat public sur le financement de l'éducation supérieure, il est essentiel, selon M. Lucier, que les universités obtiennent un appui massif de la population. Mais pour y parvenir, elles doivent s'employer à mieux répondre aux attentes des étudiants, notamment ceux de premier cycle qui forment le gros des troupes. «Un étudiant qui termine ses études mécontent ou déçu ne peut être un bon ambassadeur pour son université.»

 

À la défense de la liberté universitaire

Pierre Lucier est un farouche défenseur de l'autonomie universitaire. Il estime que, tant au Canada qu'au Québec, les gouvernements reconnaissent et respectent la mission des universités et les libertés qu'elle exige. «L'État ne se mêle pas des contenus de l'enseignement et l'université a des responsabilités et des obligations.»

Cela dit, rien n'est jamais définitivement acquis dans ce domaine, car l'histoire nous montre une longue suite de volontés de contrôle de l'activité universitaire, parfois subtiles, parfois insidieuses, poursuit M. Lucier. «L'éducation est devenue un enjeu proprement économique et politique, tout autant que culturel et social. Rien d'étonnant à cela dans la mesure où la compétence et la connaissance, comme le souligne l'OCDE, figurent désormais en tête de liste des atouts économiques. Sans crier à l'université marchande, il faut demeurer vigilant pour éviter que les activités universitaires soient entièrement soumises à la demande économique.»

Selon lui, trop de «connaisseurs» à l'extérieur de l'université croient savoir ce qu'elle devrait être et devrait faire. Il faut les entendre, précise M. Lucier, mais sans rien négocier de la mission universitaire : celle d'être un lieu de création, d'approfondissement et de transmission des connaissances. «C'est ainsi que l'université peut contribuer à façonner un monde plus prospère et plus juste.»

Depuis l'été dernier, Pierre Lucier est le titulaire de la Chaire Fernand- Dumont sur la culture à l'Institut national de la recherche scientifique, où il compte poursuivre ses réflexions sur les problématiques de la transcendance et de la modernité. «Je crois dans les effets tangibles du savoir et je pense qu'un intellectuel doit servir à changer des choses dans la société», soutient-il.

Dans le cours qu'il donne présentement à l'UQAM, il développe une approche historique et culturelle de la question de Dieu en étudiant la façon dont elle s'est posée et se pose encore dans les grandes religions et chez les représentants majeurs de la tradition philosophique. «J'essaie de montrer aux étudiants que cette question complexe n'est pas purement métaphysique. Dans le contexte mondial actuel, elle comporte des enjeux politiques majeurs et touche à l'ordre social et aux rapports entre nations.»

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