Université : garçons demandés

15 Décembre 2006 à 0H00

Depuis les années 80, les femmes sont majoritaires dans les campus universitaires canadiens. À l'UQAM, où elles représentent 61% de la population étudiante, il y a plus de femmes que d'hommes en éducation, en arts et en communication, mais aussi en gestion et en droit. Idem dans les autres universités. Dans les facultés de médecine, on compte maintenant deux femmes pour un homme. Même aux études supérieures, les femmes ont fait des gains importants et leur nombre surpasse maintenant celui des hommes dans plusieurs domaines. Seules les sciences dures et les écoles de génie accusent toujours un déficit important d'étudiantes. Partout ailleurs, c'est la population masculine qui perd du terrain.

Fait-on face à un nouveau problème de société? Allons-nous bientôt nous retrouver dans un monde dominé par les femmes, où ces messieurs seront relégués aux seconds rôles? Comment expliquer que le rattrapage des jeunes filles sur le chemin des études se soit transformé en un succès qui leur permet maintenant de doubler leurs confrères?

«Le phénomène se situe dans le prolongement des difficultés que connaissent les garçons au primaire et au secondaire», observe Bernard Rivière, un professeur de la Faculté des sciences de l'éducation qui s'intéresse particulièrement à la question du décrochage au niveau collégial. «Deux garçons pour une fille décrochent au cégep, dit-il, et je présume que c'est la même chose à l'université. En partant, les hommes désertent les études plus facilement que les femmes.»

Selon les entrevues qu'il a menées avec des cégépiens, les garçons sont plus nombreux à croire qu'ils peuvent se débrouiller sans un diplôme universitaire en poche. «Et le marché du travail leur donne en partie raison», note le chercheur. «Un gars sans diplôme universitaire peut aspirer à des métiers de soudeur, d'électricien ou de technicien en aérospatiale, de bons emplois bien rémunérés», explique sa collègue Francine Descarries, professeure de sociologie rattachée à l'Institut de recherches et d'études féministes de l'UQAM. «Les filles sans diplôme ont beaucoup plus de chance de se retrouver vendeuses, serveuses ou d'occuper un autre emploi précaire, souvent mal payé, dans le secteur des services.»

Ironiquement, si l'absence de diplôme est plus préjudiciable pour les femmes, un diplôme de fille n'est pas aussi rentable qu'un diplôme de garçon. Encore aujourd'hui, dans tous les domaines, les hommes gagnent de meilleurs salaires que les femmes et gravissent plus facilement les échelons promotionnels. Chez les diplômés du baccalauréat, un homme gagne en moyenne 100 $ de plus par semaine qu'une femme. À la maîtrise, la différence est de plus de 200 $ par semaine! Même une organisation comme Radio-Canada, qui oeuvre dans les communications, un secteur d'avantgarde, a été dénoncée, il y a quelques années, parce qu'elle payait ses animatrices systématiquement moins que ses animateurs.

«Les filles ont l'impression, et pas complètement à tort, qu'elles doivent en faire plus pour parvenir aux mêmes résultats », dit Bernard Rivière. Cela expliquerait pourquoi elles ont autant à coeur de poursuivre leurs études, ainsi que le recul relatif de la gent masculine dans la population étudiante. En nombre absolu, il n'y a pas moins d'hommes sur les bancs de l'UQAM ou des autres universités qu'il y en avait dans les années 70. L'immense changement qui s'est produit depuis cette époque, c'est l'avancée spectaculaire des filles.

Ce phénomène est commun à l'ensemble des pays industrialisés. «Souvent, les filles ont vu leurs mères souffrir de dépendance économique ou, à l'inverse, trimer dur pour élever seules leurs enfants, rappelle Bernard Rivière. Elles en ont conclu qu'il fallait étudier pour s'en sortir.»

«Pour tous les groupes minoritaires ou infériorisés, l'éducation s'avère un formidable facteur de mobilité sociale, note Francine Descarries. Le féminisme a joué un rôle important dans la valorisation de la scolarité des femmes en montrant que l'éducation constituait le meilleur moyen de s'assurer une pleine participation à la vie publique.»

Plus studieuses et plus motivées

Dès que la Révolution tranquille leur a ouvert toutes grandes les portes de l'enseignement supérieur, les filles en ont profité. Plus studieuses et plus motivées, elles sont aujourd'hui plus nombreuses que leurs confrères dans la majorité des facultés. Dans les médias, cette réussite des filles prend souvent les allures d'une catastrophe, qu'on associe aux difficultés scolaires des garçons, à leur taux de décrochage, voire à leur taux de suicide. Francine Descarries est profondément agacée par cette vision des choses. «La participation aux études n'est pas un concours, dit-elle. Le succès des filles n'enlève rien aux garçons.»

Pourquoi, dès le primaire, les garçons traînent-ils la patte par rapport aux filles ? Au cours des dernières années, la question a suscité son lot d'hypothèses. «Selon certains, le système scolaire serait mieux adapté aux filles qu'aux garçons, dit Bernard Rivière. Pour d'autres, les difficultés des garçons seraient apparues au moment où on a commencé à les comparer aux filles. » D'une manière ou de l'autre, la plupart des experts croient que le problème est lié à la socialisation. Dès la petite enfance, on demande aux filles d'être gentilles, polies et aimables, alors qu'on tolère que les garçons soient plus bruyants, plus agités, plus rebelles. Les premières sont donc naturellement portées à se conformer aux exigences du système scolaire, alors que les deuxièmes s'y adaptent moins bien. Mais si la mixité a permis les comparaisons, « elle n'a pas nui aux garçons », insiste Francine Descarries. Contrairement à une idée répandue, le taux de décrochage des garçons n'a pas augmenté au cours des dernières décennies. En fait, il était beaucoup plus élevé autrefois quand l'obtention du diplôme était un privilège réservé à une élite.

Il y a quelques années, une polyvalente de l'Estrie a fait la manchette en faisant venir des bulldozers, la police et l'armée lors d'une journée réservée aux garçons et destinée à développer leur sentiment d'appartenance à l'école. «Une conception aussi obsolète de la masculinité est désolante», déplore Francine Descarries. En fait, selon les travaux de Pierrette Bouchard, professeure de sciences de l'éducation à l'Université Laval, plus les filles et les garçons adhèrent aux stéréotypes associés à leur sexe, moins ils réussissent dans leurs études. «Évidemment, ce n'est pas le seul facteur, nuance Francine Descarries. Le milieu familial et économique joue pour beaucoup.» N'empêche. Parmi les étudiants du cégep interrogés par Bernard Rivière, les garçons associaient à la réussite scolaire des valeurs qu'ils jugeaient typiquement féminines. «Dans la mentalité de certains, surtout en milieu populaire, accéder à la culture, c'est suspect pour les garçons», souligne le professeur.

Faut-il faire quelque chose pour corriger le déséquilibre entre filles et garçons à l'université? «Oui, répond Francine Descarries. Il faut s'arranger pour avoir plus de filles en génie et en informatique et plus de garçons en sciences infirmières et en travail social.» Car les filles ont beau être plus nombreuses à franchir les portes de l'université, elles ne choisissent pas toujours les secteurs qui mènent aux professions les plus payantes. Plutôt que les sciences dures et appliquées, davantage valorisées, elles se concentrent dans les secteurs « mous » des sciences humaines, de l'éducation et des soins. Quant à celles qui deviennent médecins, avocates ou comptables, elles travaillent moins d'heures que les hommes, faisant ainsi augmenter la demande d'effectifs. Il devrait donc rester quelques postes pour les gars...

Quelques chiffres

Le taux de décrochage des garçons à 17 ans a diminué de moitié en 25 ans, passant de 27,6 % en 1979 à 14 % en 2004. Pendant ce temps, le taux de décrochage des filles est passé de 24,7 % à 8 %. Entre 1986 et 2002, le nombre d'inscriptions féminines dans les universités québécoises a augmenté de 35 %, de 68 000 à 92 000, pendant que les inscriptions des garçons demeuraient stables à 70 000. La part des femmes ayant obtenu une maîtrise est passée de 44 % à 51 % entre 1987 et 2001, et de 30 % à 43 % pour le doctorat.

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