Vie et mort de «la Florida»

2 Octobre 2006 à 0H00

«On n’avait pas besoin d’un agent d’immeubles, nous autres. On avait des contacts, des gens qui avaient des motels ou des restaurants dans le bout de la beach. Ils nous avaient ben expliqué comment faire pour acheter une business en Floride. Il y en a un qui nous a appelés un été pour nous dire qu’il y avait un beau motel propre à vendre. Là, on y a pensé une semaine, pis that was it : on a tout vendu au Canada pour venir s’établir à Hollywood.»

Digne du film La Florida de George Mihalka, cette citation est en fait tirée du livre Floribec. Espace et communauté, publié cet été par le géographe Rémy Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les villes du savoir et professeur à la TÉLUQ. L’ouvrage, de teneur académique, mais rempli de passages savoureux, découle des recherches que le professeur avait entamées alors qu’il était étudiant au doctorat, au début des années 90.

«Jeune, j’allais en Floride avec mes parents durant l’hiver, dit-il. J’y suis retourné au début de la vingtaine, alors que je cherchais encore un sujet pour ma thèse. J’ai été fasciné par le royaume français que les Floribécois avaient réussi à bâtir à Hollywood, en banlieue de Miami. J’ai réalisé que sur le plan académique, à peu près toutes les communautés francophones d’Amérique avaient été étudiées… sauf celle de la Floride.»

 

Les heures de gloire

En citant des extraits d’entrevues – comme celle reproduite plus haut, recueillie auprès de Jean et Pierrette, propriétaires d’un motel –, Rémy Tremblay raconte la naissance de Floribec. «La révolution tranquille a largement favorisé le tourisme de masse et la Floride était une destination de choix dans les années 60 et 70. Graduellement, les Floribécois ont commencé à faire des affaires, essentiellement orientées vers le tourisme en provenance du Québec. Ils ont ouvert des motels, des restaurants, des bars, des dépanneurs, mais aussi des garages, des salons de coiffure, des entreprises de services, etc.»

À ses heures de gloire, au milieu des années 90, le «Petit Québec» de la Floride s’étendait sur près de 50 kilomètres. Son coeur se trouvait sur la rue Johnson, à proximité du Broadwalk. Dans ce quartier, les Floribécois pouvaient manger une poutine ou d’autres «mets canadiens», acheter le Journal de Montréal ou assister à une soirée «Elvis»… sans parler un mot d’anglais.

Quelques Floribécois cités par Rémy Tremblay expliquent avec fierté comment ils arrivent à vivre aux États- Unis comme s’ils étaient chez eux, au Québec. Suzanne, par exemple, raconte comment la «TV» québécoise est toujours présente, chez elle comme à son restaurant. Elle l’allume pour regarder Salut Bonjour le matin et ne l’éteint qu’après les nouvelles du soir, question de se sentir «moins fou» quand elle parle à sa famille au Québec. «La TV américaine, je la regarde pas ben souvent», admet-elle.

 

Bonnes et moins bonnes expériences

Certains des Floribécois interviewés par le géographe, au milieu des années 90, se disent enchantés par leur sort. Marcel, par exemple : «Jamais que je vais retourner. J’y ai trop goûté, avec l’hiver. Faut être riche pour vivre au Canada! Comment que tu penses que ça coûte au monde, l’hiver? T’achètes un char neuf pis au bout de cinq ans déjà la rouille sort! En plus de ça faut que t’achètes des tires d’hiver à tous les deux, trois ans. C’est la maudite paix ici. Les chars sont pas cher pis tu peux les garder longtemps, le linge est par cher non plus. Sans compter que t’as pas de linge d’hiver à acheter, ça c’est une autre affaire qui te ruine.»

D’autres habitants du «Petit Québec», comme Claude, sont toutefois moins emballés. «J’vais te dire une affaire : Miami, c’est pas mal moins beau que le monde pense. Les touristes y voient juste ce qu’ils veulent. Ils sont sur la plage "à la journée longue", pis ils prennent un coup dans leur motel en jouant aux cartes, pis deux semaines après ils reviennent au Québec avec un beau sun tan pis ils pètent de la broue à leurs chums. […] S’ils savaient! […] Eux autres, ils les connaissent pas, les Américains. Ils les voient dans les films à la TV pis c’est tout. S’ils savaient que ce qu’ils voient dans les films, c’est pas mal proche de la réalité, peut-être bien qu’ils changeraient de record.»

 

Le déclin de l’empire

Le livre de Rémy Tremblay ne s’arrête pas là. Car dix ans après avoir amorcé ses recherches, l’auteur constate que Floribec n’est plus. La mairesse d’Hollywood, agacée par les railleries et réalisant que les Floribécois projetaient une image peu reluisante de sa ville, a entrepris vers la fin des années 90 de redorer l’image de sa municipalité en s’orientant vers l’élite touristique. Plusieurs motels québécois ont été détruits pour faire place à des condos et hôtels de luxe. «La mairesse a posé un premier geste en démolissant une des plus importantes institutions de Floribec, le Frenchie’s Café, raconte le professeur. Depuis, Floribec a perdu son âme.»

La multiplication des destinations touristiques bon marché comme la République Dominicaine ou Cuba a aussi mis du plomb dans l’aile de Floribec. «Les touristes québécois qui aiment se retrouver en groupe savent qu’en allant dans les clubs tout compris, ils trouveront ce qu’ils recherchent», note Rémy Tremblay.

Le professeur admet être nostalgique de l’époque où les passagers québécois applaudissaient à l’atterrissage de leur avion. Il rit, mais ne se moque pas. «Moi-même, je viens d’un milieu ouvrier. Je n’ai pas de mépris pour les Floribécois, au contraire. Ils avaient un rêve et ils sont allés jusqu’au bout. Ils ont réussi à s’approprier un bout du territoire de la Floride, en bordure de la mer. Ce n’est pas rien! Finalement, je trouve qu’ils avaient un certain courage.»

Source : Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies, 36e session, Genève, mai 2006.

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