Chercheur multidisciplinaire

15 Octobre 2007 à 0H00

Chaque semaine, hiver comme été, Yves Gingras dévore les numéros de Science, Nature et The Chronicle of Higher Education, qui sont livrés à sa porte. Les revues, véritables bibles du milieu de la recherche, s'empilent ensuite sur les étagères de son bureau parmi les livres de physique, de sciences naturelles ou d'histoire. Le professeur avoue être un lecteur boulimique. «Mais je ne lis jamais de romans, ça me tombe des mains.» Physicien de formation, Yves Gingras est aussi sociologue, historien, communicateur... et politologue à ses heures. «Je m'intéresse à l'évolution des sciences et à leur place dans nos sociétés. Pour bien cerner le sujet, il faut l'éclairer sous différents angles.» Pas étonnant que le professeur, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, ait remporté le prix Jacques-Rousseau, décerné par l'Acfas à un chercheur qui s'est illustré par sa multidisciplinarité.

Un an seulement après avoir été embauché comme professeur à l'UQAM, en 1987, Yves Gingras faisait déjà sa marque en publiant avec Luc Chartrand et Raymond Duchesne l'Histoire des sciences au Québec. Le livre faisait connaître les figures pionnières des sciences au Québec, celles qui ont construit les institutions que l'on connaît. L'aventure était lancée. Parmi les autres publications notables du professeur se trouvent une histoire de l'Acfas, dont la mise en place a joué un rôle déterminant dans la fédération des chercheurs francophones du Québec, ainsi que des mémoires annotés du frère Marie-Victorin. Du scribe au savant, publié en 1998, s'intéressait à l'histoire des sciences de façon plus large, soit des premiers scribes mésopotamiens et égyptiens jusqu'à Newton, en passant par Platon, Aristote, Ptolémée, Copernic ou Galilée. Un premier tome dont Yves Gingras aimerait bien écrire la suite...

La transformation des universités

Plus récemment, en novembre 2006, Yves Gingras a fait paraître La transformation des universités, avec sa collègue Lyse Roy. Un livre d'actualité, dont il est particulièrement fier. On y discute de l'émergence des disciplines, une invention du XIXe siècle. On y apprend aussi que les liens privilégiés qu'entretiennent certains chercheurs avec l'entreprise privée, question de faire financer leurs projets de recherches, ne datent pas d'hier. Louis Pasteur, après tout, a fait plusieurs découvertes fondamentales alors qu'il tentait de répondre aux demandes de l'industrie de la bière et du vin. Ce n'est qu'entre 1945 et 1975 que les budgets de l'État consacrés aux universités ont crû suffisamment pour limiter le nombre de partenariats entre les universités et le secteur industriel.

Selon Yves Gingras, l'université doit tout de même résister aux demandes du privé qui voudrait la voir mettre en place des programmes de formation technique taillés sur mesure, en fonction de ses besoins. «Ce n'est pas à l'université de donner des formations pointues, qui deviennent rapidement désuètes», a déclaré Yves Gingras au journal Le Devoir au mois d'août dernier. «Les entreprises peuvent elles-mêmes fournir ces formations à leurs employés. L'université doit plutôt se concentrer sur la formation et la recherche à moyen et à long terme.»

La mathématisation des sciences

Autre thème de prédilection d'Yves Gingras : la mathématisation des sciences, de la physique surtout. En 2001, la British Society for the History of Science lui a décerné le Ivan Slade Prize, qui couronne la meilleure contribution critique en histoire des sciences pour son essai The Social and Epistemological Consequences of the Mathematization of Physics. Maintenant dans ses cartons : un article qui jette une lumière nouvelle sur les dissensions qui, au début du XXe siècle, opposaient Albert Einstein et Henri Poincarré, ce dernier ayant luimême proposé une théorie de la relativité, aujourd'hui largement éclipsée par celle du savant allemand.

Le prochain livre du professeur sera une compilation des 36 échanges tenus entre Yves Gingras et le journaliste Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les années-lumière à la radio de Radio-Canada. «Je participe à l'émission depuis 1997, dit Yves Gingras. Chaque mois, je présente une capsule susceptible d'intéresser le grand public et de l'informer sur la place des sciences au sein de nos sociétés. Il est essentiel de partager nos réflexions au-delà du cercle des collègues, avec le grand public, mais aussi avec les décideurs qui orientent les politiques publiques en recherche.»

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