Les arts martiaux contre la violence

5 Mars 2007 à 0H00

Jacques Hébert, professeur à l'École de travail social, est aussi ceinture noire de karaté. Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi après-midi, il se rend à la Polyvalente Pierre-Dupuy, dans le quartier Centre-Sud, pour animer des séances d'arts martiaux destinés aux jeunes. Cette activité parascolaire s'inscrit dans un projet d'éducation à la paix mené par le travailleur social dans ce quartier qui figure parmi les plus pauvres de l'Île de Montréal.

«De la violence, il y en a partout», note le professeur, racontant que la directrice d'un pensionnat pour jeunes filles est déjà venue le consulter, ne sachant plus comment contrôler la violence verbale qui sévissait dans son école entre les élèves et avec les enseignants.

La violence n'est pas l'apanage des milieux défavorisés. Mais elle est plus brutale là où les conditions économiques et sociales elles-mêmes constituent une forme de violence. À l'école primaire Garneau, près du pont Jacques-Cartier, les murs tremblent quand les poids lourds empruntent la bretelle d'accès au pont. À cause de la pollution, les fenêtres doivent demeurer fermées en tout temps, même en été. C'est là que Jacques Hébert a lancé son premier programme d'arts martiaux contre la violence, il y a cinq ans.

«Chez les filles, on observe moins d'agressivité négative, mais on trouve beaucoup de victimes de violence, dit-il. Pour elles, le principal résultat du programme a été de développer leur confiance en elles. Chez les garçons, le principal effet, c'est l'amélioration du contrôle de soi.»

Trois vertus

Les katas, les chorégraphies de mouvements exécutés dans le vide que les jeunes doivent apprendre au cours des séances, aident aussi à augmenter la mémoire et la concentration, souligne le professeur. Selon lui, l'art martial n'est pas seulement un sport qui permet aux jeunes de canaliser leur agressivité dans une activité positive. «L'art martial vise à développer principalement trois choses, affirme-t-il : la patience, la concentration et l'autodiscipline, trois vertus qui facilitent la vie en société.» Le karaté qu'il enseigne interdit toute conduite violente, prône le respect des autres, la loyauté et le dépassement de soi.

«On a eu un élève qui était, en quatrième année, un vrai petit caïd, raconte le travailleur social. Il comptait à son dossier une bagarre par récréation. À sa première année dans le programme, les bagarres ont diminué régulièrement. La deuxième année, il s'est engagé comme agent de médiation dans la cour d'école et la troisième année, il a eu le prix Méritas pour l'élève qui avait le plus amélioré son comportement.»

C'est Mohamed Loutfi, étudiant à la maîtrise en sociologie et instructeur de karaté qui assure la poursuite du programme à l'école Garneau cette année, alors que Jacques Hébert met en place celui de la polyvalente Pierre- Dupuy. Parmi les autres collaborateurs de ce projet mené de concert avec les ressources du quartier, il y a aussi Jocelyn Robitaille, diplômé en travail social de l'UQAM et intervenant social à Pierre-Dupuy, Dominique Richard, doctorant en sciences de l'éducation, ainsi que Nancy Bouchard, professeure au Département de sciences des religions et spécialiste des approches narratives en éducation morale.

Karaté et contes moraux

«On va chercher les jeunes d'abord avec le corps, puis avec la tête, explique Jacques Hébert. Après chaque séance de karaté, ils doivent assister à une discussion de 30 minutes où on utilise beaucoup les contes moraux et philosophiques.» Selon lui, les contes, en réveillant des émotions, aident à libérer la parole pour que les jeunes puissent discuter entre eux de moyens de prévenir des conflits ou de négocier avec les autres sans recourir à la menace, au chantage ou à l'intimidation.

Aujourd'hui, neuf écoles d'arts martiaux sur dix négligent la partie traditionnellement consacrée à la réflexion, à l'enseignement moral et à la discussion entre le maître et les élèves, déplore le professeur. «Des parents inscrivent leurs enfants à des cours d'arts martiaux en espérant que cela les aide, dit-il. Mais il faut faire attention. Des enfants qui ont déjà des comportements agressifs peuvent devenir plus violents si on leur apprend seulement des techniques de combat.»

Des policiers de Montréal-Nord et du quartier Côte-des-Neiges ont consulté Jacques Hébert afin de mettre sur pied des activités d'arts martiaux destinées aux jeunes contrevenants. Des chercheurs français en éducation de Paris-X –Nanterre s'intéressent aussi à son programme, qui fera l'objet d'un livre, Travail social et arts martiaux. Un nouveau défi pour l'intervention. «Il y a des travailleurs sociaux qui utilisent d'autres médias, dit le professeur. Si j'avais des compétences en art dramatique, j'aurais sans doute puisé dans l'art dramatique pour trouver une façon d'intervenir auprès des jeunes. Moi, j'ai une passion pour les arts martiaux.»

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