Les savants fous dans la littérature

26 Novembre 2007 à 0H00

En route vers le pôle Nord à bord de son navire, le Capitaine Walton aperçoit, coincé sous un bloc de glace, un homme et son traîneau. Il ne s'agit pas d'un Inuit, mais bien du Dr Victor Frankenstein. Ce dernier fuit son Europe natale dans l'espoir d'échapper au monstre qu'il a créé dans son laboratoire de Genève en assemblant des restes de cadavres humains, recueillis dans les écoles de médecine. Ainsi commence le légendaire roman de Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, publié en 1818 et considéré comme une oeuvre phare du monde de la science-fiction. Pour la première fois dans la littérature, la création d'un être vivant était dissociée de toute intervention divine.

Elaine Després, étudiante au doctorat en études littéraires et passionnée des sciences, connaît le roman sur le bout de ses doigts. Frankenstein, souligne-t-elle, est l'une des premières oeuvres à s'intéresser aux dérives de la science moderne. Elle marque aussi l'émergence d'un nouveau type de personnage dans la littérature : les savants fous, auxquels la doctorante consacre sa thèse. «C'est au début du XIXe siècle que la science fait irruption dans la sphère sociale, explique-t-elle. Loin d'être perçue comme une panacée, elle inspire des craintes à la population. Les médecins font particulièrement peur, parce qu'ils remettent en question les croyances religieuses de l'époque et, plus tard, parlent de microbes que personne ne peut voir.»

Les médecins anglais

Il n'est donc pas étonnant qu'apparaisse à cette période toute une kyrielle de savants dans l'imaginaire littéraire. Certains, comme le Dr Frankenstein, ont des objectifs nobles, mais perdent rapidement le contrôle de leurs inventions. D'autres sont carrément des despotes qui veulent changer ou détruire le monde. Presque toujours, il s'agit de personnages qui s'isolent de la société, pour mieux se concentrer sur leurs recherches, ou par inaptitude sociale. «Parce que les savants fous évoluent en marge de la société, ils ne sentent pas le besoin de respecter ses normes comportementales ou morales.»

La doctorante, qui effectue ses recherches au sein de l'équipe du professeur Jean-François Chassay, bien connu pour ses intérêts croisés envers la science et la littérature, signale que les premiers savants fous de la littérature ont fait leur apparition dans la fiction anglaise. En plus du roman de Mary Shelley, Elaine Després s'intéresse à Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde, une nouvelle publiée par Robert Louis Stevenson en janvier 1886, dans laquelle le Dr Jekyll, obsédé par sa double personnalité, met au point une potion pour détruire son mauvais côté. C'est finalement ce côté noir qui prendra le dessus.

L'Île du docteur Moreau, un roman de H.G. Wells, publié en 1896, fait également partie du corpus étudié par Elaine Després. Dans cette oeuvre, le Dr Moreau s'isole sur une île où il se livre à la création d'êtres mi-hommes, mi-animaux, pour mieux comprendre la nature de l'humanité. Le chirurgien réalise des expériences de vivisections et de greffes pour tenter de donner à ses créatures la faculté de penser et de parler.

Les physiciens atomistes

«Je m'intéresse tout particulièrement aux questionnements éthiques qui sont soulevés à travers ces oeuvres, explique la jeune chercheuse. Jusqu'à son dernier souffle, le Dr Frankenstein est rongé par les remords en pensant au monstre qu'il a créé et aux conséquences dévastatrices de ses découvertes. Le cas étrange du Dr Jekyll et de Mr Hyde est surtout une réflexion éthique sur la responsabilité scientifique et les limites à ne pas transgresser.»

Pour les romanciers, la communauté scientifique est trop souvent insensible à ce genre de réflexion éthique. Les savants ne sont portés que par la passion de la découverte. «Pourtant, c'est très souvent la société qui a encouragé les découvertes les plus destructrices», souligne Elaine Després qui, après l'étude des médecins du XIXe siècle, se plongera dans l'univers des physiciens du XXe. «Les savants célèbres, comme Albert Einstein et Robert Oppenheimer, ainsi que l'explosion de la bombe atomique, ont inspiré un grand nombre de fictions. Des centaines de romanciers ont situé leur intrigue à Los Alamos, où a été développée la bombe. Au coeur des intrigues, on trouve souvent des physiciens désaxés. On a longtemps oublié que les travaux d'Oppenheimer ont été soutenus et commandités par les politiciens. Quant à Einstein, il n'avait aucune idée de la portée de ses découvertes au moment où il les a faites. Les applications destructrices ont complètement échappé à son contrôle.»

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