Pour rapprocher les chercheurs et les praticiens

2 Avril 2007 à 0H00

C'est pour améliorer les services destinés aux jeunes en difficulté et à leur famille, que s'est créée une nouvelle chaire de recherche à l'UQAM : la Chaire d'étude sur l'application des connaissances. Son objectif est de mieux comprendre les facteurs favorisant l'utilisation des connaissances scientifiques par les intervenants sociaux qui agissent auprès des jeunes, explique François Chagnon, titulaire de la chaire et professeur au Département de psychologie. «On a beau insister sur l'importance du transfert des connaissances, les études démontrent que les connaissances issues de la recherche universitaire dans le domaine social, même quand elles sont accessibles, demeurent peu utilisées.»

Le projet de créer une telle chaire a été initié par le Centre jeunesse de Montréal-Institut universitaire (CJM-IU) qui fait partie du réseau des 16 centres jeunesse du Québec. Ceux-ci offrent des services à plus de 100 000 jeunes qui vivent de graves difficultés sociales et affectives : délinquance, suicide, violence, etc. La Chaire aura également pour partenaires l'Institut de recherche pour le développement social des jeunes (IRDS), le Centre de recherche interuniversitaire sur le suicide et l'euthanasie (CRISE) et la Chaire interuniversitaire Marie-Vincent sur les agressions sexuelles envers les enfants.

François Chagnon possède plus de 25 années d'expérience dans le domaine de l'intervention auprès des jeunes en difficulté. «Le suicide est un phénomène complexe, dit-il, et sa prévention exige de mobiliser des connaissances de pointe, notamment en sociologie, en psychologie, en psychiatrie et en sciences cognitives. Une utilisation plus soutenue de ces connaissances par les organismes de prévention permettrait d'améliorer les interventions.»

Des univers différents

La plupart des intervenants dans les Centres jeunesse et les organismes de prévention du suicide considèrent que la collaboration avec les chercheurs est nécessaire. Pourtant, observe M. Chagnon, seule une minorité d'entre eux (20 à 30 %) disent utiliser fréquemment les connaissances scientifiques dans l'accomplissement de leurs tâches. Selon lui, l'application des connaissances dépend en bonne partie des interactions entre les chercheurs et les praticiens qui sont sur le terrain.

Même si les chercheurs et les praticiens partagent une même volonté, celle de contribuer à la qualité de vie de milliers de jeunes, il reste qu'ils appartiennent à des univers différents et que leurs objectifs, leurs attentes et leurs façons de travailler ne sont pas les mêmes, souligne M. Chagnon. «Le rôle premier des intervenants n'est pas de produire un savoir mais d'offrir de bons services. Ils doivent composer avec des ressources limitées et ont peu de temps pour s'investir dans la recherche. Pour venir en aide aux jeunes, ils ont besoin de solutions concrètes et de réponses rapides à des problèmes précis. Les chercheurs, de leur côté, ont un autre agenda qui est celui de faire avancer les connaissances Ils effectuent leurs recherches sur des cycles de trois à cinq ans et estiment qu'il n'est pas toujours possible de trouver des réponses immédiates à des problèmes complexes.»

Une communauté de pratique

Selon François Chagnon, le rapprochement entre les deux univers est non seulement souhaitable mais possible. Dans le cadre d'une expérience pilote qui a duré un an, il a participé à ce qu'il appelle une «communauté de pratique». Des chercheurs universitaires et des représentants d'une dizaine d'organismes québécois en prévention du suicide se sont regroupés afin de partager leurs connaissances autour de thèmes communs : la notion de risque suicidaire, les stratégies spécifiques d'intervention auprès des jeunes hommes et l'arrimage entre les services et la prise en charge des personnes suicidaires dans leur communauté. Pour faciliter les échanges, ils avaient créé un site Internet et un forum de discussion permanent.

«L'expérience a démontré que ce n'est pas tant la valeur objective des données de la recherche scientifique qui incite les intervenants à les utiliser, que la qualité de la collaboration avec les chercheurs», explique M. Chagnon. La relation de confiance, comme dans tout rapport humain, est donc fondamentale, mais il faut du temps pour la développer, ajoute-t-il. «Il a fallu plusieurs mois de discussions pour établir un respect mutuel des expertises de chacun, pour se convaincre qu'il n'y a pas de rapport hiérarchique entre le savoir académique et le savoir clinique et que les intervenants peuvent jouer un rôle actif dans la transformation des connaissances en savoir-faire.»

Le chercheur insiste également sur la nécessité de créer des outils et des indicateurs permettant de mesurer l'utilisation des connaissances et leur impact dans l'action. «Surtout, il importe de maintenir, sur une longue période de temps, une relation de proximité entre chercheurs et praticiens pour qu'ils apprennent à développer un langage commun.»

C'est pourquoi François Chagnon s'est lancé dans un nouveau projet qui consistera à observer, pendant trois ans, les processus de collaboration dans un groupe de chercheurs et praticiens du Québec, de France et de Belgique, tous intéressés par la prévention du suicide.

PARTAGER