Simon chez les Scandinaves

Absolument suédoise, la petite dernière de Volvo est l’œuvre du Québécois Simon Lamarre.

15 Novembre 2007 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Les lecteurs de 40 ans et plus se souviennent sans doute de Simon Templar, dit le Saint, une série britannique culte des sixties. Sous les traits de Roger Moore, l’intrépide détective se déplaçait à bord d’une Volvo P1800 de couleur blanche, un coupé sport aux lignes gracieuses qui faisait tourner les têtes. Quarante ans plus tard, grâce à un Québécois au prénom prédestiné, l’esprit de la P1800 renaît : la toute nouvelle C30 dessinée par Simon Lamarre (B.A. design, 90) constitue une petite révolution chez Volvo, le fabricant suédois davantage reconnu pour le sérieux, la sécurité et le côté pratique de ses voitures que pour leur look sexy.

«Quand on pense à Volvo, on pense davantage à une grosse berline familiale, carrée et solide, qu’à une voiture sport », rappelle le designer québécois. Rien à voir avec la très stylée C30. Conçue pour plaire aux amoureux du design avec sa console centrale tout en aluminium, son hayon arrière original inspiré de la P1800ES, ses combinaisons de couleurs audacieuses et ses lignes fluides, elle vise une nouvelle clientèle, tout aussi à l’aise financièrement, mais plus jeune et plus dynamique que les acheteurs traditionnels de Volvo. « C’est une voiture conçue pour des gens qui bougent, des gens qui ont les moyens et le temps de sortir », précise Simon Lamarre. Jouissive à conduire, facile à garer, la petite compacte peut être équipée d’une sonorisation haut de gamme et de divers autres gadgets qui font la joie des trentenaires branchés. Autre particularité : on a troqué la banquette arrière pour deux sièges individuels, plus confortables, mais peu pratiques pour les grandes familles. À 38 ans, le designer dit avoir dessiné une automobile selon ses goûts de jeune citadin. Mais avec trois enfants, dont deux jumelles de sept ans, sa C30 personnelle (qu’il a choisie « argent et noir – un agencement classique, parce que j’ai l’intention de la garder longtemps ») servira en fait de seconde voiture…

Une grande blonde

Ce n’est pas pour devenir designer automobile, mais pour épouser une grande blonde de six pieds aux yeux verts que Simon Lamarre, son diplôme universitaire tout frais en poche, s’est installé en Suède il y a 17 ans. À Göteborg, deuxième ville du pays et berceau de l’industrie automobile scandinave, il fait ses premières armes comme maquettiste chez Saab. Son rôle ? Fabriquer des modèles de voiture en argile. Recruté quelques années plus tard par Volvo, le maquettiste apprend à maîtriser le logiciel de modélisation numérique et entre dans l’équipe de designers, où il travaillera entre autres à façonner le tableau de bord de la XC90.

En 2001, alors qu’il planche sur différents projets, son directeur l’invite à proposer une esquisse d’une petite Volvo, conçue à partir d’une nouvelle plateforme technologique que le fabricant a développée et qui a déjà servi à construire la S40 et la V50 (il y aura aussi la C70). Avec une version compacte, le fabricant a décidé de reconquérir sa part du marché des petites de luxe, les Audi A3, Volkswagen GTI et Mini Cooper. 

 Audi A3, Volkswagen GTI et Mini Cooper. « Pour le design extérieur d’une voiture, on peut être 6, 7, 8 ou même 10 designers à faire des propositions, explique Simon Lamarre. C’est une compétition, avec un processus d’élimination. On part avec plusieurs concepts, pour finir avec un seul qui sera mis en production. » Pendant un mois, le jeune designer travaille sans relâche pour produire un modèle grandeur nature, en argile, de la voiture qu’il a en tête. Allure dynamique, style actuel, charme indéniable : la direction est séduite et décide de lancer la production le plus rapidement possible. Au début de 2002, Simon Lamarre se retrouve responsable du design extérieur de la nouvelle C30 et membre de l’équipe de gestion du projet. Il faudra près de cinq ans pour en arriver jusqu’à la commercialisation. 

De retour à l’UQAM

En janvier 2007, Simon Lamarre vient présenter sa création au Salon de l’auto de Montréal. En Europe, où la voiture est disponible depuis quelques mois, la couverture médiatique a été extrêmement flatteuse : «Dirigés par le Québécois Simon Lamarre, les designers ont fait du beau travail », a dit Le Monde, qui apprécie la silhouette de la C30, « à la fois fine et musclée ». Quant au journal Les Échos, il a écrit que, « à son volant, on se délecte presque d’un long voyage routier. »

À Montréal, la petite voiture sera incontestablement l’une des attractions majeures du Salon de l’auto, mais ce sont les étudiants et professeurs de l’École de design qui auront le droit de la contempler en primeur. « Il est arrivé dans la ruelle, à côté du Pavillon de design, et il a sorti la voiture du camion pour nous la montrer », raconte Jerzy Pawulski, son ancien professeur, qui avait réuni quelques collègues et étudiants pour l’occasion.

Simon Lamarre, qui a son blogue personnel sur le site de Volvo, a raconté sa visite à l’École de design. « Aux yeux des étudiants, les designers automobiles passent pour des stars du rock’n roll, souligne-t-il. Je leur ai dit que le design de voitures consiste autant, sinon plus, à négocier et à vendre ses idées qu’à faire de jolis dessins. Pour chaque esquisse, on doit passer des heures en présentations et en négociations ! » 

Créateur du Diplôme d’études supérieures spéciali - sées en design d’équipement de transport (une spécia - lisation qui n’existait pas à la fin des années 80, quand Simon Lamarre a complété son baccalauréat à l’UQAM), Jerzy Pawulski se souvient d’un étudiant particulière - ment doué et ingénieux. « Il avait entre autres très bien réussi un exercice pratique consistant à concevoir un petit robot capable de se déplacer en marchant, c’est-à-dire sans rouler, sur une distance de 50 centimètres, se rappelle le professeur. Il avait un penchant marqué pour le design très complexe. »

Design de contraintes

La conception d’engins routiers a ceci de bon qu’elle réussit parfaitement à satisfaire ce penchant. « Personne n’a plus de contraintes que le designer automobile », affirme Simon Lamarre. Car le designer doit non seulement respecter l’esprit de la ligne dans laquelle il inscrit son produit, il doit aussi se plier à une foule de contraintes techniques. « Le devant de la C30, par exemple, renferme toutes sortes de dispositifs de sécurité ainsi qu’un enchevêtrement incroyable de composantes électriques et mécaniques qui toutes exigent de l’espace et dictent les limites du design », explique le jeune homme.

Dans l’industrie automobile, le designer doit constamment être prêt à se remettre en question, affirme Simon Lamarre. « Car s’il ne le fait pas, ajoute-t-il en riant, il y aura toujours dix personnes pour le faire à sa place. » Sans compter la direction, des équipes complètes de designers et d’ingénieurs s’impliquent à divers niveaux de la conception. Le produit fini est un travail d’équipe. « Si vous voulez faire de la création pure, allez plutôt peindre des tableaux », a suggéré le designer aux étudiants de l’UQAM.

Formé au Québec, le jeune homme n’a eu aucune difficulté à se fondre dans le moule du design suédois, dont il admire la simplicité et la fonctionnalité. « Pour comprendre le design scandinave, il faut vivre en Scandinavie, dit Simon Lamarre. L’hiver, il fait très noir. C’est pourquoi le design scandinave tente toujours d’éclairer les choses et de faire entrer la lumière. Mais il y a aussi la proximité de la nature, l’influence de l’environnement et du mode de vie, tourné vers autrui, qui se reflètent dans le design scandinave. On pense aux formes épurées, au choix des matériaux, au souci de la sécurité. » 

À la fois étranger et assimilé à la culture locale, Simon Lamarre croit que le regard de l’extérieur qu’il pose sur le design suédois l’amène à ne rien prendre pour acquis. Est-ce le secret de son succès ? D’autres diront peut-être que c’est la petite touche québécoise irrévérencieuse qu’il apporte à l’esthétique scandinave. Lui-même affirme sur son blogue l’importance pour le design scandinave de se nourrir d’influences extérieures : « C’est comme mettre un peu de salsa sur votre hareng fumé, écrit-il. On ne sait jamais tant qu’on n’y a pas goûté… »

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