Traite sexuelle des femmes: briser le silence pour émerger de la clandestinité

5 Mars 2007 à 0H00

Née en Afrique, Karen veut à tout prix quitter son pays pour fuir la violence familiale. Mais elle n'a pas d'argent. Sur les conseils d'un ami, elle contacte un passeur qui propose de l'aider à entrer au Canada, tout en promettant de lui trouver du travail. Arrivés à Montréal, il la conduit directement dans un hôtel où des complices l'attendent. Ils disent à Karen qu'elle risque la déportation et menacent de la dénoncer si elle refuse de se prostituer.

Des histoires comme celle-là, le Canada en compte des centaines chaque année, expliquent Marie-Andrée Roy et Lyne Kurtzman de l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), qui viennent de compléter une recherche sur la traite sexuelle des femmes et des jeunes filles au Canada et au Québec. «Nos objectifs étaient de développer une meilleure connaissance du phénomène et de renforcer la concertation entre le mouvement des femmes et les différents intervenants concernés par ce dossier», précisent-elles.

En 2000, l'ONU évaluait à 4 millions le nombre de victimes annuelles de la traite sexuelle à travers le monde. «Contrainte, abus d'autorité, tromperie, séduction, tous les moyens sont bons pour recruter et déplacer des femmes afin de les obliger à se prostituer ou à exercer d'autres activités reliées à l'industrie du sexe», souligne Lyne Kurtzman. Au Canada, les plaques tournantes de la traite sont Toronto, Vancouver et Montréal. Quant aux victimes, qui proviennent principalement d'Asie, d'Afrique et d'Europe de l'Est, elles entrent au pays clandestinement ou en ayant recours au statut de visiteur ou de réfugié.

Difficile à documenter

Le Canada et le Québec sont aussi des lieux de recrutement et de transit vers d'autres provinces et vers les États-Unis, rappelle Marie-Andrée Roy. «On sait que plus de 300 mineures à Montréal, certaines âgées de 12 ans, sont l'objet d'une exploitation sexuelle – pornographie infantile et prostitution – et que plusieurs d'entre elles ont été recrutées par un réseau de traite.» Le phénomène demeure toutefois extrêmement difficile à documenter en raison de son caractère clandestin, racontent les chercheuses qui ont effectué une trentaine d'entrevues avec des intervenants sociaux, des policiers, des officiers de la GRC, des agents de l'immigration et des femmes victimes de ce trafic.

La principale difficulté consiste à briser le lourd silence qui enveloppe une réalité méconnue. Silence intéressé des acteurs de l'industrie du sexe, bien sûr, et silence légitime des victimes. «Plusieurs femmes quittent leur pays pour fuir la pauvreté ou la violence. Souvent, elles arrivent au Canada sans statut légal et sont prêtes à accepter le pire pour ne pas être expulsées. Surtout, elles n'osent pas témoigner contre un trafiquant ou un passeur par crainte de représailles, sur elles et sur les membres de leur famille», explique Mme Kurtzman.

Pour repérer des victimes et les convaincre de parler, il faudrait d'abord enquêter sur le terrain, par exemple dans des bars de danseuses nues ou des salons de massage, poursuit Mme Roy. «Mais les forces policières n'interviennent que si les activités liées au commerce sexuel troublent l'ordre public.»

Pour un visa de résidence

Le Canada a une attitude contradictoire, affirment les chercheuses de l'IREF. Il ratifie des traités internationaux visant à contrer la traite des êtres humains mais tarde à adopter des politiques assurant la sécurité et la protection des victimes, ainsi que des mesures permettant de poursuivre les trafiquants et les proxénètes.

Depuis novembre 2005, le Code criminel a été modifié et comporte de nouvelles infractions comme le recrutement, le transport, l'hébergement ou le contrôle des déplacements d'une personne à des fins d'exploitation. Ces changements, même s'ils sont positifs, demeurent insuffisants, estime Mme Roy. «La protection des victimes devrait se traduire par un visa de résidence garantissant un droit d'asile et la possibilité de faire une demande de résidence permanente.»

Le marché du sexe, florissant et lucratif, est infiltré en partie par le crime organisé. De plus, notre société a tendance à banaliser la prostitution et l'exploitation sexuelle, soutiennent Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy. D'où l'importance d'exercer des pressions politiques et d'agir à de multiples niveaux parce que le phénomène interpelle plusieurs intervenants : autorités publiques, services sociaux et de l'immigration, forces policières, etc.

La recherche a été effectuée en partenariat avec le Regroupement québécois des Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) et La Marche mondiale des femmes. Au-delà d'une prise de conscience plus grande de l'ampleur de la traite sexuelle et de la nécessité de poursuivre les enquêtes, la recherche a aussi permis à des femmes de se regrouper, observent les deux chercheuses. En témoigne la création d'un nouvel organisme : la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES) qui possède des antennes dans les régions de Montréal, Hull-Ottawa et de l'Abitibi-Témiscamingue.

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