Afghanistan: faut-il poursuivre la guerre?

20 Novembre 2008 à 0H00

La menace venant des talibans en Afghanistan s'est accrue dangereusement depuis un an, soulignent les observateurs. Ajoutons à cela une économie qui peine à se relever, une armée nationale en reconstruction, un marché des narcotiques florissant... et on obtient les ingrédients d'un conflit particulièrement complexe.

Tous les sondages le disent. Malgré un sentiment de sympathie à l'égard des soldats, l'opinion publique canadienne, surtout au Québec, reste majoritairement opposée à l'effort de guerre. De plus, beaucoup de confusion règne au sein de la population quant à la nature de la mission du Canada en Afghanistan.

Pourquoi le Canada s'est-il engagé dans ce vaste pays de 32 millions d'habitants? S'agit-il d'une mission de paix ou de guerre? Faut-il s'opposer à l'intervention militaire canadienne?

Ces questions, nous les avons posées à deux chercheurs de l'UQAM. Julien Toureille, doctorant en science politique et chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, considère que la présence du Canada en Afghanistan est légitime et nécessaire, tandis que Francis Dupuis-Déri, professeur au Département de science politique, prône le retrait des forces canadiennes.

Malgré leurs divergences, Julien Toureille et Francis Dupuis-Déri s'entendent au moins sur une chose. Rien ne garantit, selon eux, que les troupes canadiennes quitteront l'Afghanistan en 2011, comme le prévoit la motion de la Chambre des communes adoptée en mars dernier à Ottawa.

Un geste solidaire et responsable

Pour Julien Toureille, l'engagement du Canada en Afghanistan s'inscrit dans une démarche de solidarité de la communauté internationale envers les États-Unis, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Pour la première fois dans l'histoire de l'OTAN, dit-il, on a invoqué l'article 5 de son traité, lequel stipule que si un des membres de l'Alliance est attaqué, les autres doivent se porter à sa défense. «Le Canada, comme d'autres puissances occidentales, a voulu démontrer qu'il était un acteur responsable sur la scène internationale», souligne le jeune chercheur.

Les Américains et leurs alliés ne veulent pas répéter l'erreur commise à la fin des années 80, alors que les États-Unis, après avoir aidé les combattants afghans à chasser les Soviétiques, s'étaient retirés en laissant le pays dans le chaos le plus total, rappelle Julien Toureille. «La communauté internationale a compris la nécessité d'assurer une présence militaire pour éviter que l'Afghanistan ne redevienne un État paria et ne serve de sanctuaire à des groupes terroristes, dit-il. Voilà pourquoi on a traqué les membres d'Al Quaïda et renversé le régime des talibans. Si d'autres pays devaient abriter des bases terroristes, ils s'exposeraient probablement aux mêmes sanctions que celles subies par les talibans.»

L'autre objectif de la mission canadienne, poursuit le chercheur, consiste à fournir une aide humanitaire à une population qui vit dans des conditions extrêmement difficiles depuis trois décennies. Mais cet objectif, souligne-t-il, est inséparable de l'aspect militaire de l'intervention : «Aucune reconstruction n'est possible si on ne crée pas d'abord des conditions de sécurité.» Selon lui, les progrès accomplis sont réels, notamment en matière d'éducation et de santé. «Les filles ont accès à l'école, les femmes peuvent pratiquer la médecine et les libertés démocratiques sont plus étendues qu'auparavant. Il faut s'assurer maintenant que les fonds d'aide ne s'évaporent pas dans ce pays marqué par la corruption», observe Julien Toureille.

Même si le recours aux armes est incontournable, la solution au conflit demeure avant tout politique, estime le chercheur. «On pourrait envoyer davantage de soldats pour mieux quadriller le territoire et limiter les frappes aériennes qui suscitent la colère des Afghans en raison des dommages collatéraux, dit-il. Mais il est surtout important, pour le gouvernement et les forces de la coalition, de gagner la confiance de la population. D'où la nécessité, pour les Alliés, de bien faire comprendre les raisons de leur présence.»

Julien Toureille ne croit pas que le Canada et les autres membres de la coalition veuillent occuper indéfiniment l'Afghanistan. «Leur préoccupation première est de mettre en place un État de droit, condition essentielle pour que règne la stabilité. C'est pourquoi les Alliés font pression sur le régime d'Hamid Karzaï pour qu'il prenne ses responsabilités, notamment en matière de lutte contre la corruption. C'est lui qui doit gagner cette guerre, pas l'OTAN.»

Une mission guerrière

Le Canada ne serait jamais intervenu en Afghanistan sans la pression des États-Unis, rappelle Francis Dupuis-Déri. À ses yeux, la mission canadienne est une mission guerrière et la présence de l'armée participe du problème plutôt que de la solution. «Cela fait 150 ans que différentes puissances tentent, sans succès, de conquérir ce pays. Pour les Afghans, toute présence militaire étrangère constitue un affront.» Depuis 2001, le conflit aurait causé la mort de 30 000 Afghans, sans compter les milliers de réfugiés et de villages détruits, souligne-t-il. «Le fait que le Canada participe à une intervention multilatérale ne confère pas une plus grande légitimité à sa mission. Les habitants des villages afghans ne se soucient guère de savoir si les avions qui les bombardent sont ceux de l'OTAN ou des États-Unis.»

Selon le politologue, la lutte contre le terrorisme ne justifie pas l'occupation militaire de l'Afghanistan. «Aucun pays occidental n'est à l'abri des attentats dans un monde où les relations internationales restent marquées par des inégalités et des injustices», dit-il. Selon lui, d'autres approches auraient dû être privilégiées : une opération policière internationale pour démanteler les réseaux islamistes, un nouveau plan Marshall pour le Moyen Orient et, surtout, la suspension de l'aide aux régimes despotiques et corrompus. «Les Occidentaux ont choisi la pire des solutions, la guerre, souligne Francis Dupuis-Déri. Même le chef d'état-major interarmes américain admet aujourd'hui que la victoire n'est pas acquise en Afghanistan et il prône une nouvelle stratégie pour combattre l'insurrection jusqu'au Pakistan.»

Francis Dupuis-Déri rejette aussi l'argument selon lequel il faut faire la guerre pour défendre la civilisation contre la barbarie et éviter que les talibans ne rétablissent leur pouvoir moyenâgeux. «Personne dans le mouvement anti-guerre n'éprouve de sympathie pour les talibans, mais doit-on envahir tous les pays qui n'ont pas de parlement, qui briment les droits de la personne et qui oppriment les femmes? Si on suit cette logique, il faudrait alors renverser les régimes de l'Arabie saoudite et du Koweït! Aucune puissance ne l'envisage parce que ce sont des alliés de l'Occident, et des États-Unis en particulier. L'an dernier, la Maison-Blanche a offert des armes d'une valeur de 20 milliards de dollars américains à l'Arabie saoudite et aux autres pétrodictatures du Golfe persique.»

On fait d'abord la guerre et on tente ensuite de la justifier par des motifs humanitaires, lance le professeur qui, par ailleurs, dénonce la disproportion entre les sommes investies dans l'effort de guerre et celles consacrées à la reconstruction. Si le Canada veut vraiment aider l'Afghanistan, insiste Francis Dupuis-Déri, il doit envoyer davantage d'argent, de vivres, de matériel et appuyer les ONG humanitaires et les réseaux d'aide afghans, tel le Croissant-rouge. «Une école, dans un pays aussi pauvre que l'Afghanistan, c'est une petite maison en briques, plus un professeur, un tableau noir, une craie et des enfants assis par terre. Avec l'argent dépensé pour un seul char d'assaut, on pourrait en construire des centaines», conclut-il.

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