Aider les personnes sourdes à maîtriser le français

3 Mars 2008 à 0H00

Les chiffres sont impressionnants et peu connus. Trois quart de million de personnes souffrent de différents types de surdité au Québec : les malentendants, les gens devenus sourds avec l'âge ou à cause de leur travail, les sourds profonds qui utilisent une langue des signes, etc. Selon une étude canadienne, le taux d'analphabétisme chez les personnes sourdes s'élève à 65 %, contre 30 % chez la population en général.

Le Groupe de recherche sur la langue des signes québécoise et le bilinguisme sourd, que dirige la professeure Anne-Marie Parisot du Département de linguistique et de didactique des langues, vient de créer le premier centre d'aide virtuel en français écrit pour les personnes sourdes. Baptisé Français en mains, ce site Web d'alphabétisation interactif est unique en son genre.

«La majorité des sites Web d'apprentissage du français sont conçus pour les entendants et offrent des informations en français oral ou écrit, souligne la chercheuse. Ils ne permettent pas un accès autonome aux lecteurs sourds qui ne connaissent pas ou peu le français écrit. C'est pourquoi notre groupe de recherche a développé un environnement d'apprentissage du français accessible à distance, entièrement en langue des signes québécoise (LSQ), qui utilise le potentiel visuel du support informatique : rétroactions immédiates et animées, indication visuelle de l'évolution des résultats, etc.» Le site Français en mains contient du matériel d'apprentissage bilingue LSQ/ français sur la grammaire du français - exercices à la carte, outil de référence sur la grammaire du français et de la LSQ, lexique bilingue - pour des faibles lecteurs de différents niveaux.

Des besoins accrus en lecture et écriture

Les personnes sourdes ont besoin, plus que jamais, d'avoir un accès accru au français écrit, affirme Mme Parisot. L'utilisation des nouveaux médias comme Internet et le courrier électronique nécessite, selon elle, des connaissances de base du français écrit, au même titre que les outils de communication plus conventionnels tels que les journaux, la télévision et l'ATS (appareil téléphonique pour sourds). Par ailleurs, ajoute la chercheuse, l'accessibilité aux études postsecondaires et aux programmes de formation spécialisée, grâce aux services d'interprétation simultanée, favorise l'entrée des jeunes sourds au cégep et à l'université. «Dans ce contexte, les besoins en matière de lecture et d'écriture des étudiants sont considérables pour assurer leur réussite scolaire.»

Le français écrit a été longtemps enseigné aux élèves sourds dans les écoles primaires du Québec à travers les programmes de langue maternelle, rappelle Mme Parisot. «Mais les appreManants adultes sourds, en se basant sur leur expérience de l'apprentissage du français, ont critiqué l'a priori selon lequel on enseigne la matière de la même façon pour un enfant sourd que pour un enfant entendant, et ont déploré l'absence de l'utilisation de la LSQ dans l'enseignement du français. Le centre d'aide virtuel a justement été conçu dans le cadre des expériences d'alphabétisation communautaire et d'enseignement bilingue pour les sourds.»

Une approche bilingue

Le Centre privilégie une approche bilingue - en LSQ et en français - afin de pallier l'absence d'enseignement comparé de la grammaire dans les démarches traditionnelles d'alphabétisation auprès des personnes sourdes, souligne Mme Parisot. «Nous avons déjà expérimenté avec succès cette approche, de 1998 à 2004, à l'école Gadbois de Montréal, un établissement spécialisé qui accueille des enfants sourds gestuels. Depuis, elle a été implantée dans deux autres écoles spécialisées, Lucien-Pagé à Montréal et Esther-Blondin à Terrebonne.»

L'approche bilingue consiste d'abord à s'appuyer sur les connaissances des personnes sourdes en LSQ. «L'objectif est que ces personnes s'approprient, dans leur propre langue, des notions grammaticales relatives aux verbes, aux noms et aux règles d'accord, pour ensuite les transposer en français écrit, à l'aide d'outils comparatifs», explique la professeure.

Français en mains comporte différents niveaux d'apprentissage. Les débutants ont accès à des jeux, des illustrations et des films d'animation. «Chaque usager travaille à son rythme et possède un dossier personnel qui lui permet d'évaluer les progrès accomplis. Il est amené à faire des exercices de plus en plus difficiles, qui intègrent progressivement l'écriture», dit Mme Parisot.

Le groupe de recherche d'Anne-Marie Parisot coordonne aussi le Centre d'aide en français écrit pour les sourds (CAFÉS), rattaché au Département de linguistique, qui offre gratuitement des services individualisés en LSQ à l'UQAM. «Le CAFÉS a permis d'alimenter nos recherches et se veut complémentaire au nouveau site Web Français en mains.»

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